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D’un titre – La lettre d’une inconnue, à l’autre – Lettre d’une inconnue, il s’agit de L’être d’une femme qui écrit au père de son fils, au lendemain de la mort de ce dernier : « Je ne peux rester seule avec mon enfant mort […] et à qui pourrais-je m’adresser, à cette heure effroyable, sinon à toi, toi qui as été tout pour moi, et qui l’es encore. » [1] Elle aime cet homme anonymement d’un amour fou depuis ses treize ans, allant jusqu’à avoir un enfant de lui sans qu’il le sache. Atteinte de la grippe qui vient d’emporter son fils, au seuil de la mort, elle veut faire connaître à cet homme son amour secret.

Elle lui écrit le ravage qu’il fut pour elle dont on comprend qu’il s’inscrit, comme pour la plupart des femmes, dans le rapport à sa mère « d’où elle semble bien attendre comme femme, plus de substance que de son père » [2].

« Lorsque tu arrivas, j’avais treize ans, et j’habitais précisément en face de la porte de ton appartement. Tu ne te souviens certainement plus de nous, de la pauvre veuve d’un fonctionnaire des finances (elle était toujours en deuil) et de sa maigre adolescente […] ma mère m’était étrangère, avec son éternelle tristesse, son accablement et ses soucis de veuve qui n’a que sa pension pour vivre. » [3]

Entendre dire qu’un écrivain allait s’installer dans l’appartement en face de celui qu’elle habitait avec sa mère, lui fit grand effet : « Avant même que tu fusses entré dans ma vie, il y avait déjà autour de toi comme un nimbe, comme une auréole de richesse, d’étrangeté et de mystère. » [4] Elle assiste à l’emménagement émerveillée par les meubles, les bibelots, la multitude de beaux livres que possède cet homme qu’elle ne connaît pas, et « Toute la soirée je fus forcée de penser à toi, et pourtant je ne t’avais pas encore vu […] Dès lors l’idée m’obséda de savoir comment pouvait être cet homme […] qui était à la fois si riche et si savant. » [5]

« Mais je sais aujourd’hui encore exactement, mon bien-aimé, le jour et l’heure où je m’attachai à toi entièrement et pour toujours […] Je croisai tes pas, nous nous heurtâmes presque. Tu me regardas de ce regard chaud, doux et enveloppant […] Ce fut tout, mon bien-aimé. Mais depuis cette seconde, depuis que j’eus senti sur moi ce regard doux et tendre, je fus tout entière à toi. » [6]

Le phallus et l’objet regard sont aux commandes d’un amour fait du désir d’être reconnue et de la jouissance de ne l’être pas.

« Et enfin un soir, tu me remarquas […] Involontairement ton regard distrait se posa sur moi, pour, aussitôt rencontrant l’attention du mien […] devenir ce regard que tu as pour les femmes, ce regard tendre caressant et en même temps pénétrant jusqu’à la chair, ce regard large et déjà conquérant qui, pour la première fois, fit de l’enfant que j’étais une femme et une amoureuse. Pendant une ou deux secondes, ce regard fascina ainsi le mien qui ne pouvait ni ne voulait s’affranchir de son étreinte, – puis tu passas […] Comme je me retournais avec une invincible curiosité, je vis que tu t’étais arrêté et que tu me suivais des yeux. Et à la manière dont tu m’observais, avec une curiosité intéressée, je compris aussitôt que tu ne m’avais pas reconnue. Tu ne me reconnus ni alors ni jamais. Ce fut alors que je subis cette fatalité de ne pas être reconnue par toi, cette fatalité qui m’a suivie pendant toute ma vie et avec laquelle je meurs. » [7]

« Dès que j’ai eu cet enfant, je me suis cachée à tes yeux […] Mon ardent amour pour toi était devenu moins douloureux ; je crois même que je ne t’aimais plus aussi passionnément ; tout au moins mon amour ne me faisait plus souffrir […] Je semblais délivrée du trouble que tu avais jeté dans mon âme, arrachée à mon mauvais destin, sauvée enfin par cet autre toi-même, mais qui était vraiment à moi. » [8]

En perdant cet enfant qui la phallicisait, cette femme est d’autant plus en proie à l’Autre jouissance – « la confusion et le trouble règnent dans mes sens […] je te parle du sein de l’ombre » [9].

« Mon enfant est mort la nuit dernière – désormais je serai seule de nouveau […] Demain viendront des hommes inconnus, grossiers, habillés en noir, et ils apporteront un cercueil, et ils y mettront mon pauvre, mon unique enfant. Peut-être viendra t-il aussi des amis qui apporteront des couronnes, mais que font les fleurs sur un cercueil ? Ils me consoleront, ils me diront des paroles, des paroles, mais à quoi cela me servira t-il ? Je le sais, me voilà de nouveau redevenue seule. » [10] Dénonciation des semblants qui manquent à dire la mort comme la jouissance féminine.

Stefan Zweig, à travers son héroïne animée d’une jouissance qui la pousse à n’être qu’une inconnue, ne nous apprend-il pas précisément que, comme le rappelle Rose-Paule Vinciguerra, dans son article « Deux notes sur la féminité chez Lacan » [11] : « Le phallus ne sature pas le rapport d’une femme au réel et si on considère comme réelle cette jouissance, alors il faut supposer que les femmes sont plus du côté du réel que du semblant. » [12]

Ayant perdu son enfant, l’inconnue n’a plus rien à perdre, et en devient d’autant plus femme, ce qui lui donne un petit côté Médée, risquons Medinette, car femme, toujours que mi-dit n’êtes. Certes, elle ne tue pas l’enfant qui, d’ailleurs, ne peut être cher à cet homme qui ne le connaît pas, bien qu’il en soit le père. Mais pourquoi cette lettre si ce n’est pour le frapper, lui qui, en ne la reconnaissant pas, a découvert son « rien ». Cette lettre témoigne de ce qu’Éric Laurent, dans son article « Positions féminines de l’être » [13] rappelait, à savoir que, pour Lacan, il ne saurait y avoir de masochisme féminin sans revendication d’un sadisme féminin.

Par sa lettre, cette femme renonce à son secret, secret que Jacques-Alain Miller, dans son article « Des semblants dans la relation entre les sexes » [14] situe du côté des femmes du fait que leur jouissance ne peut se dire. Notons cependant qu’en restant anonyme, elle n’y renonce qu’à moitié.

En se faisant l’inconnue – et non la mystérieuse –, elle ne propose pas à l’Autre sa part d’inconnu comme énigme. Si la question se pose de savoir si elle est dans le ravage ou s’il s’agit d’une érotomane, disons simplement que, en ignorant sa part de jouissance féminine, cette femme se trompe d’inconnue.

[1] Zweig S., La lettre d’une inconnue, Paris, Le livre de poche, 2011, p. 108.

[2] Lacan J., « L’Étourdit », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 465.

[3] Ibid., p. 109.

[4] Ibid., p. 112.

[5] Ibid., p. 113.

[6] Ibid., p. 115-116.

[7] Ibid., p. 130-131.

[8] Ibid., p. 143 & 144.

[9] Ibid., p. 145.

[10] Ibid., p. 125.

[11] Vinciguerra R.-P., « Deux notes sur la féminité », on line : site de l’ECF.

[12] Ibid.

[13] Laurent É., « Positions féminines de l’être », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de Paris viii, leçon du 9 décembre 1992, inédit.

[14] Miller J.-A., « Des semblants dans la relation entre les sexes », La Cause freudienne, n°36, Mai 1997, p. 7-21.