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En 2007 Tim Burton signe un contrat avec la Walt Disney Pictures et réalise Alice in Wonderland sorti en 2010. Le film connaît un ample succès, obtient deux Oscars et constitue le plus grand succès de toute la carrière de Burton. Directeur, producteur, écrivain et graphiste amoureux des monstres, il affirme : « mon truc à moi ce sont les monstres. Déjà, môme, je les aimais. Je me sentais proche d’eux, en marge de la société et incompris… j’ai toujours eu un faible pour les outsiders »[1].

Alice, est-elle un monstre burtien ? On verra bien… On peut dire qu’elle partage avec eux un trait : c’est un outsider du monde féminin où elle a grandi. C’est ainsi que Tim Burton l’interprète[2] : elle a 19 ans et la question du désir, toujours présente dans les jeux du langage et dans l’arbitraire du signe, est, cette fois-ci, déplacée vers la question féminine.

À l’époque victorienne, Alice Kingsley, est amenée par sa mère à une élégante fête où, à son insu, Hamish Ascot, un lord arrogant et très peu séduisant, s’apprête à la demander publiquement en mariage. Déjà, pendant le trajet, Alice, anticonformiste, questionne les semblants féminins prescrits par l’Autre victorien. « Il est où votre corset ?! » grogne sa mère. “Qui décide de ce qui est approprié ?” répond la fille. Durant toute la fête, nous voyons Alice se confronter aux différentes versions de ce qu’est être une femme. La deuxième figure est sa sœur aînée qui l’exhorte à se marier puisque son « visage ne sera pas toujours joli ». C’est ensuite le tour de la tante folle et célibataire qui a préféré le délire de l’attente du prince charmant au deuil d’un amour déjà mort. Sans compter la rigide future belle-mère qui retire au fils toute valeur virile et phallique en le présentant à partir de ses troubles intestinaux. Suivre un étrange lapin blanc permet à Alice de fuir l’encombrant moment où le lord la demande publiquement en mariage. Alice est telle que Lewis Caroll l’a créée, intrépide et curieuse vis-à-vis du monde qui l’entoure ainsi que d’elle-même. « Je crois que je dois prendre un moment ». Avant de pouvoir lui répondre, Alice rejoindra le monde souterrain et tentera de découvrir qui elle est et ce qu’elle veut véritablement.

Si elle a navigué d’un discours à l’autre, Alice veut enfin savoir qui elle est. Elle tombe par un trou et atterrit au pays de son enfance où les choses ont bien changé depuis sa dernière visite. La Reine rouge et son serviteur ont pris le pouvoir par la force grâce au Jabberwocky, un monstre terriblement destructeur. Pour que la paix revienne, Alice doit s’allier à la Reine blanche et tuer le monstre. Comme dans sa vie victorienne, à Underland, Alice retrouve – encore ! – une série de personnages qui lui confient une mission, qui lui disent quoi faire et qui elle est. Mais, c’est de cette série de prescriptions surmoïques qu’Alice, comme dans une analyse, va se défaire pour pouvoir advenir. Elle vit d’emblée une véritable crise d’identité ! Elle n’a jamais la taille adéquate, trop grande ou trop petite ; elle ne  distingue pas non plus ce qui est rêve ou réalité : « Comment puis-je ne pas être Alice alors que ceci est mon rêve ? ». Dans cette crise, les rencontres avec la chenille bleue, Absolem,  ont des airs de séances courtes. La chenille, être énigmatique, est une boîte de résonance pour une parole qui se fait évocatrice et fondamentale. Etrange être analytique qui semble incarner l’impératif freudien Wo es war soll ich werden, traduit par Lacan ; « Là où c’était, je dois advenir ».

           Absolem: Qui êtes-vous?

            Alice : Alice

Absolem: On le verra…

Alice : Qu’entendez-vous par là ? Je devrais savoir qui je suis, je pense !

Absolem : Oui, vous le devriez, petite idiote.

(…)

Absolem: Qui êtes-vous?

Alice: On s’était mis d’accord là-dessus ! Je suis bien Alice, mais pas celle qu’on croit.

Absolem: Comment le savez-vous ?

Alice: Vous l’avez dit vous-même !

Absolem: Je dis que vous n’étiez pas vraiment Alice mais vous êtes presque Alice…

 (…)

Absolem : Les larmes n’ont jamais rien accompli.

Alice: Il faut que vous m’aidiez, je ne sais pas quoi faire

Absolem: Il faut que vous sachiez qui vous êtes…

A l’exception de la chenille, tout le monde dit à Alice quoi faire et on l’amène vers un autel qu’elle ne désire pas. A Underland aussi on lui impose une mission, mais c’est dans l’échiquier de la fin qu’elle trouvera la réponse et celle-ci est profondément analytique.[3]: Alice coupe la tête du Jabberwocky. La même Alice qui passait son temps à proclamer « Je ne tue personne », finit par couper la tête du monstre en hurlant : « Je te tranche la tête !» répétant ainsi dans son acte la phrase menaçante de la Reine rouge dès que quelqu’un la contredit : « qu’on lui coupe la tête ! ». C’est ainsi que sa quête s’achève : Alice découvre sa propre férocité, cette même férocité qu’elle déposait chez l’autre et qui lui revenait sous la forme d’une peur.

A la fin du parcours analytique, le sujet réussit à isoler non pas tant la cause de son désir de savoir que la cause de son horreur de savoir[4].

« Ceci est ma vie et je déciderai de ce que je vais en faire », répond Alice à son retour d’Underland.  C’est alors qu’elle décide de suivre les pas du père mort, ce père visionnaire et curieux qui avait préféré l’impossible à l’impuissance. C’était le 4 juillet 1862, sur un bateau, que Lewis Carroll inventa les aventures souterraines d’Alice pour divertir les sœurs Liddell. Tim Burton décide de finir son film là où Alice est née pour la première fois et là où, sans doute, elle vient de renaître, Autre.

 

[1] https://www.festival-cannes.com/fr/infos-communiques/info/articles/l-univers-de-tim-burton

[2] Sophie Marret-Maleval explique en détail la différence entre la versión de Burton et celle de Lewis Caroll : « Alice: du nonsense au hors-sens » in La lettre mensuelle, Revue des ACF, n°288, mayo 2010.

[3] Marie-Hélène Brousse, « Le pays d’Alice », in La lettre mensuelle, Revue des ACF, n°288, mai 2010.

[4] Jacques-Alain Miller, Extimité, leçon du 17 juin 1986. Inédit.