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Venant de rompre avec son amant auprès de qui elle avait connu une passion hautement destructrice, Nelly Arcan prend sa plume pour écrire la folie de cet amour sous la forme d’une longue lettre adressée à celui qu’elle a adoré et qu’il l’a tant meurtrie.

Dans cette lettre intitulée Folle, Nelly Arcan annonce son suicide, qu’elle mettra effectivement en acte comme dans son récit. Ce second roman de Nelly Arcan nous paraît intéressant pour interroger cette question de la folie amoureuse chez les femmes.

La narratrice écrit cette lettre le lendemain de son avortement qu’elle dépeint de manière très crue. Sous sa plume, le fœtus est réduit à des morceaux de chair, « des petites masses noires » qui la fascinent, et confrontent son lecteur au réel qu’elle semble alors rencontrer.

En quoi l’avortement qu’a subi Nelly Arcan a-t-il été le point de non retour de sa relation à son amant ? En lui demandant d’avorter, que lui a-t-il signifié qui rencontre la limite de l’insupportable pour elle ? Que reste-t-il de leur histoire d’amour après cet avortement ? Des « petites masses noires » ? Que reste-t-il de Nelly Arcan ? Un corps dans tout ce qu’il a de plus réel… comme elle le décrivait dans L’enfant dans le miroir : « À force de se regarder on finit par voir son intérieur et il serait bien que tout le monde puisse le voir, son intérieur, son moi profond, sa véritable nature, on arrêterait peut-être de parler de son âme, de son cœur et de son esprit, on parlerait plutôt de poids et de masse, de texture et de couleur »[1]. Sans son amant, Nelly Arcan sombre dans une jouissance qui la ravage, une jouissance qu’aucun signifiant ne vient border. Comme l’énonce Lacan, « Une femme cherche un homme au titre de signifiant »[2] et ce qui a séduit Nelly Arcan chez son amant, c’est sa manière singulière de parler. Comme elle l’écrit au tout début de la lettre qu’elle lui adresse : « Je sais que je t’ai aimé à cause de ton accent de Français où s’entendait la race des poètes et des penseurs venus de l’autre côté du monde […], cet accent qui faisait de toi un porteur de la Parole comme le disait mon grand-père à propos de ses prophètes. […] Que tu me parles ce soir-là avec ton accent voulait dire qu’avant de mourir, on me parlerait comme on ne m’avait jamais parlé ; ça voulait dire que dans ta bouche la vie prendrait un autre sens ». Nous serions tentée d’ajouter : un autre sens que celui de la Loi de la Mère et de sa jouissance dans laquelle Nelly Arcan semble sombrer après cette rupture.

Nelly Arcan exprime, dans son premier roman Putain, la relation en miroir entre elle et sa mère : « J’en ai eu assez de cette symétrie de moi regardant ma mère qui me regardait en retour en s’injuriant l’une et l’autre de notre ressemblance »[3] et raconte avec crudité la haine que sa mère lui inspire : « elle est vieille et laide, personne ne voudra l’embrasser, pas même les aveugles […], ils s’en détourneraient comme on se détourne d’une vermine, […] ils la reconnaîtraient à sa démarche de sorcière […] et enfin elle irait s’échouer sous leurs fenêtres comme le font les baleines sur la plage  […], elle pourrait creuser une tombe à coups de poing en criant leur nom, hurler longuement la nuit pour les rendre sourds à tout autre bruit et les empêcher de trouver le sommeil, pour qu’ils se défenestrent en lui demandant pardon, pardon d’avoir ainsi déserté son baiser jusqu’à la mort, […] et qu’ils périssent de n’avoir pas voulu s’en faire aimer »[4]. La mère apparaît dans ces lignes comme un monstre dont aucun homme ne semble pouvoir sauver la fille, une fille qui paraît ne pouvoir donner la vie faute de l’avoir reçue. Mère et fille sont liées dans un corps-à-corps où rien ne vient faire coupure, pas même la liaison amoureuse, cette dernière apparaissant plutôt comme une répétition de cette relation fusionnelle à la mère.

 Au début de leur rencontre les deux amants sont addicts l’un à l’autre, chaque moment passé loin de l’autre est insupportable. Nelly Arcan se fait toute objet de la jouissance de son amant et s’y perd complètement.[5] Quand son amant se détourne d’elle, lui imposant d’avorter, la perte est alors insupportable, elle n’a plus de « raison d’être », autrement dit, elle n’est plus rien, comme elle l’écrit : « j’ai compris ce soir-là que toute ma vie mon corps s’était déplacé sans mon âme qui n’était jamais vraiment sortie du néant d’où ma naissance m’avait tirée »[6]. Il semble que ce ne soit pas la perte de l’enfant qu’elle porte qui fait sombrer Nelly Arcan, mais le rejet de l’homme dont elle semblait attendre qu’il soit un signifiant susceptible de lui donner une « raison d’être », qui lui permette d’exister, autrement dit de s’extraire de la jouissance dans laquelle elle est prise.

 Marguerite Duras a énoncé que « Seule l’écriture est plus forte que la mère »[7], c’est sans doute vrai, si cette dernière, contrairement à la lettre, ne reste pas en souffrance comme ce fut le cas pour Nelly Arcan. Si l’écriture n’a pas toujours fonction de lettre, elle nous apparaît néanmoins comme une voie privilégiée pour qu’un Autre nouage puisse se faire, celui qui mène à des amours peut-être amères mais pas-toutes folles…

 

[1] Houston Nancy., Burqa de chair, p. 72, https://www.nellyarcan.com/pdf/Nelly-Arcan-Burqa-de-chair.pdf

[2] Lacan Jacques., Le séminaire, Livre XX, Encore, Paris, Seuil, 1975, p. 34.

[3] Arcan Nelly., Putain, Paris, Seuil, 2001, p. 140.

[4] Ibid

[5] Arcan Nelly, Folle, Paris, Seuil, 2004, p. 39.

[6] Ibid, p. 202

[7] Entretien avec Bernard Pivot, 1984