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Amélie Nothomb écrit tous les matins, tôt, entre quatre et huit heures, avec un Stylo Cristal bleu, sur du papier de cahier, sans manger, après avoir bu du « thé noir trop fort »[1]. Elle dit ne savoir faire que ça, écrire. Sans l’écriture, la vie ne serait juste pas possible, précise-t-elle. C’est une « question de vie ou de mort » : « Je pense que la machine pourrait s’éteindre si je ne me réallumais pas tous les matins. » Depuis qu’elle a dix-sept ans, à son arrivée en Belgique, Amélie Nothomb écrit pour se sortir d’une grave période d’anorexie qui a duré trois ans.

Enfant et insomniaque, elle se racontait « l’histoire sans fin », non moins pour sa « valeur narrative » que pour que « ça continue », pour « me faire vivre dans la fièvre ». Puis, à l’âge de treize ans, « l’histoire » s’est arrêtée, quand « des seins grotesques par leur petitesse » ont poussé : « Comment faire pour continuer à vivre sans être mon propre aède, mon propre public ? »  À la sainte Amélie, en 1981, elle cesse de s’alimenter, avale à peine de l’eau. Ne pesant plus que trente-deux kilos, « sentant un froid invraisemblable » s’emparer de son corps, elle veut vivre : « Ça m’est arrivé de mourir. Il se passait encore quelque chose. »

C’est le début du « miracle noir ». Amélie Nothomb décrit un épisode de « dissociation schizophrénique » où son corps, se séparant de son âme, « motivé par un instinct de survie, est allé manger car c’est tout ce qu’il a trouvé pour ne pas mourir ».

De la mort, Amélie Nothomb en sait quelque chose. Elle qui s’est mise à parler très tard, apprend à l’âge de trois ans qu’elle va quitter le Japon, son pays natal et surtout sa nounou. « Première mort » d’une série qui correspond aux déménagements, tous les trois ans. Son père est ambassadeur. Elle fait tôt l’épreuve de la séparation impossible, « moment fondateur et destructeur », « éveil considérable et apprentissage précoce du deuil ». Cependant, elle « surinvestit » le langage, « la seule chose qu’elle ne perdait pas tous les trois ans », moins comme « une bouée » que comme « la seule identité possible », pour drainer la jouissance qu’elle éprouve dans le corps. Les mots ont « un pouvoir dévastateur, celui de tuer ou de sauver », le langage est « nitroglycérine à manipuler avec les précautions qui s’imposent ». Amélie Nothomb prend soin de choisir les verbes, les pronoms, les détails. Les livres dont elle accouche sont ses enfants, dit-elle.

« Écrire c’est retrouver le premier pouvoir du langage, revenir à ce stade du langage quand on a trois ans où prononcer un mot, c’est totalement être en présence de la chose, c’est retrouver le pouvoir sacré du langage ». Les livres d’Amélie Nothomb sont de plus en plus minces, son principe d’écriture est de raboter : « Plus on rabote, plus la sculpture de l’écriture sera forte ».

Amélie Nothomb traite de la haine dans ses livres. Mais « il faut mettre une force d’amour en face de la haine pure sinon il n’est tout simplement pas possible de créer quelque chose. La création naît d’une différence de potentiel […] si je suis devenue écrivain, c’est parce que j’ai trouvé le moyen d’incorporer cette haine dans un processus de création. »

Amélie Nothomb sait très précisément combien de manuscrits sont rangés dans ses cartons, trois sur quatre chaque année, elle sait aussi combien de livres sont publiés, un par an, dans la même maison d’édition. Mais Amélie Nothomb ne sait pas combien de « crimes littéraires » comptent ses livres. Un de ses livres échappe à ce crime : « Ni d’Ève ni d’Adam »[2]qui raconte son histoire d’amour avec Rinri, un Tokyoïte « singulier », « étranger au mal », rencontré au Japon quand elle y est retournée à l’âge de vingt-deux ans. La jeune fiancée de Tokyo est partie, ne voulant pas se marier, « déjà trop occupée par l’écriture ». Et puis, elle voulait que l’histoire reste « parfaite ». Quelques années plus tard, elle retourne au Japon pour la publication d’« Hygiène de l’assassin »[3] en langue nippone. Elle y revoit Rinri qui qualifie leur relation passée d’« étreinte fraternelle du samouraï », tellement plus beau et plus noble qu’une bête histoire d’amour, ajoute-t-elle. Quand on lui dit « le mot juste », Amélie Nothomb devient « enfin capable de ressentir ». Depuis « l’histoire sans fin » qu’elle se racontait enfant, Amélie Nothomb écrit des histoires et se demande toujours, avec sérieux et surprise, comment cette aventure continue.

Jusqu’à l’âge de deux ans et demi, Amélie Nothomb est Dieu, elle s’en souvient, dit-elle. Puis, elle n’est plus Dieu. Poussant des hurlements « sans trêve », c’est le plaisir du chocolat, « aliment divin », « puissant moyen mnémotechnique » qui l’apaise et lui permet de se « rallier à cette humanité ordinaire avec le sourire ». Si Amélie Nothomb se décrit comme une « enfant mégalomane » et une adolescente qui se vécu comme « moins que rien, moins qu’une ordure », aujourd’hui elle rêve d’écrire « la version nothombiste de la genèse » et que son œuvre soit un « gigantesque géoglyphe visible des dieux ». Mais elle se reprend : « Je suis en train de retomber en enfance, dans mes errements ».

Amélie Nothomb précise que publier un livre par an lui sert de « garde-fou ». Sans doute se constitue-t-elle au fil de son écriture les « frontières géographiques » d’un corps et de ses lecteurs, un Autre avec qui elle correspond.

Amélie est son prénom de plume et Amélie lit beaucoup. Elle lit Rilke, Virginia Woolf, saint Augustin, Stephen King, des auteurs dont elle extrait des citations qui lui servent d’appui et l’aident à border un « néant », « gouffre », « danger » qu’elle est pour elle-même, dit-elle. Lorsqu’elle parle d’elle-même, Amélie Nothomb prononce le « b » de son patronyme. Et elle ne tombe pas, elle ne cesse d’écrire, au ras du réel, ce qui fait bord au trou. Par cette « écriture-là, hyperénergétique », elle écrit son « sinthome ».

Je laisse Amélie Nothomb conclure : « J’écris pour créer mon son avec les moyens du langage. Quand je tombe enceinte d’un livre, je sais moins l’histoire que le son que je veux me donner. Je sais exactement la sensation forte que je veux atteindre, avec les moments où je tombe dans le vide et les moments où je suis rattrapée à la dernière seconde. Ça correspond pour moi à un son. Et j’essaie de reproduire ce son avec les moyens du langage, parfois j’y parviens. »

 

[1] Les témoignages d’Amélie Nothomb, mis entre guillemets dans le texte, sont extraits d’entretiens radiophoniques datant de la sortie de son livre « Les prénoms épicènes », Albin Michel, août 2018.

https://www.franceinter.fr/emissions/le-grand-atelier/le-grand-atelier-02-septembre-2018

https://www.franceculture.fr/emissions/les-masterclasses/amelie-nothomb-sans-ecrire-la-vie-nest-juste-pas-possible

https://www.franceinter.fr/emissions/boomerang/boomerang-28-aout-2018

https://books.openedition.org/bibpompidou/1179

[2] Nothomb A., Ni d’Ève ni d’Adam, Paris, Albin Michel, 2007.

[3] Nothomb A., Hygiène de l’assassin, Paris, Albin Michel, 1992.