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Le Mépris…[1]

Nouvelle d’Alberto Moravia, (1989) et le film de Jean-Luc Godard [2], qui l’adapta en 1963, coup de tonnerre dans le ciel de plusieurs adolescences, nous font encore signe. S’ils ont pu tant subjuguer, c’est parce que cette écriture précise, ces images gigantesques ont majestueusement éclairé la logique d’une femme. Brigitte Bardot qui l’incarne nous regarde lorsqu’elle laisse se découvrir un morceau du voile qui pèse sur le continent noir. J’avancerai que cette œuvre nous éclaire aussi sur le « refus de la féminité qui affecte l’être parlant, pas simplement l’homme […] » , refus dont J.-A. Miller nous dit que « d’ailleurs le meilleur exemple aux yeux de Lacan c’est le psychanalyste lui-même. [3]  »

La nouvelle

Nous sommes en octobre à Capri, il fait encore chaud. Richard est scénariste et travaille à une adaptation de L’Odyssée au cinéma. Il fait un voyage avec sa femme pour rencontrer le producteur du film, Battista. Durant les deux premières années de leur mariage, les rapports de Richard Molteni et Émilie furent parfaits, le narrateur peut l’affirmer. « Comme tout le monde, cet amour me semblait un fait commun, normal, sans rien de précieux, comme l’air que l’on respire et qui n’est immense et ne devient estimable que lorsqu’il vient à vous manquer [4] ». Fade figure pour Émilie que celle de ce mari pour qui l’objet ne scintille qu’au seul instant où il s’absente , de cet homme qui ne sait pas ce « qu’il s’agit de savoir […] de quel prix elle est elle-même, cette personne qui parle [5] ». Fade routine que celle de cet homme, sur son rail de l’amour normal, RAS… Molteni est bien L’homme-mesure et « sans horizon », dépeint par J.-A. Miller dans son répartitoire sexuel. [6]

Tout à coup…

…et pas lentement, mais sûrement, Émilie se détache de ce mari qui n’a pas le courage de vouloir savoir. Il ne semble orienté que par une logique comptable. Après avoir rencontré Battista, le couple est vite invité chez lui dans la soirée mais sa voiture rouge de grand luxe… n’a que deux places :

«…Molteni, vous devriez venir par vos propres moyens…à moins que vous ne préfériez m’attendre ici ; en ce cas, je reviendrai vous prendre. » Émilie a une robe de soie noire et « sa beauté d’ordinaire sereine et placide est comme empreinte d’une inquiétude, d’une sorte de trouble insolite . Je dis gaiement : « Émilie, va donc avec Battista…Je vous rejoins avec un taxi. » Émilie me regarde, puis répond lentement sur un ton de contrainte : « Ne vaudrait-il pas mieux que Battista nous précède et que nous prenions tous deux un taxi ? [7] »

Instantanément, Émilie cesse d’aimer Richard.

« …ma femme n’est rien pour moi [8] »

Résonne pour nous au son des violons amers et insistants du film. Ils nous hanteront des années, parlent pour Émilie. Dirait-elle , à l’instar de Dora, que son mari la vend à quelqu’un d’autre  ? [9] »

Il commerce, de son côté, avec un objet d’échange. Émilie lui parle, rebelle à ce stratagème ; il n’entend pas. Pas plus que Freud avec Dora lorsqu’elle annonce son départ et le congédie comme un domestique, Richard ne dit-il à sa femme qu’elle pourrait lui manquer pendant ce moment de co-voiturage  : il insiste pour qu’elle prenne place dans l’auto avec Battista. Le gai mari s’inquiète de ce que sa femme pourrait manquer… au producteur qui, lui, « s’exclame en plaisantant » tout de go : « C’est gentil ! Vous voulez me laisser seul ?… »

« Le beau visage d’Émilie […] s’est assombri et paraît décomposé par une perplexité presque douloureuse. » [10] puis elle obéira à son mari et montera dans la voiture avec Battista.

Elle restera silencieuse, n’offrant par la suite que mécaniquement son corps à Richard. Elle ne peut parler à un homme ainsi armé du fantasme phallique.

 « Viens ici, je veux te parler… » […] me parler…que veux-tu me dire ? [11]

Retournement.

C’est enfin Richard qui attendra des mots.

« Alors, puisque tu le veux vraiment, nous faisons l’amour…oui ? [12] »

Au mari d’obéir à la logique du « tout à coup ». Brusquement, il est saisi par l’image d’une femme docile et mécanique, froide . Il est désenchanté. L’inadvertance [13] s’est absentée de la chambre conjugale.

Mais sans doute aura-t-il accès à une jouissance nouvelle, « la jouissance érotomaniaque, au sens où c’est une jouissance qui nécessite que son objet lui parle. [14] » N’est-ce-pas ce que demandent l’amour, le transfert ?

Dora congédia Freud et Émilie son mari. Car le mari, guère plus que Freud, c’est mon hypothèse, ne put accepter que sa « défense contre l’infini soit dérangée par ce qui, justement, le divise, c’est-à-dire par ce qui le surprend [15] »

Pour éviter que ne se rompe le transfert, un analyste est amené à rejoindre une position féminine en prenant ses distances avec la forme fétichiste du côté mâle dans les formules de la sexuation. Ici s’éclaire cette précieuse indication de J.-A. Miller : « aux yeux de Lacan […] la position analytique, c’est la position féminine – au moins, elle est analogue à la position féminine. Ça veut dire qu’on ne peut pas être analyste en étant institué par le fantasme phallique. [16] »

 

* Freud S., «  Fragment d’une analyse d’hystérie », Cinq psychanalyses, PUF, 1973, p. 16.

[1] Moravia A., « Le mépris », Portraits de femmes, Bilingue, Flammarion, Paris, 1989.

[2] Godard, J.- L. , Le Mépris, 1963.

[3] Miller J.-A., « L’ Orientation lacanienne, « L’Être et l’Un », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris viii, cours du 2 février 2011, inédit.

[4] Moravia A., op.cit. p.55.

[5] Lacan J. , Le Séminaire, L’ Envers de la psychanalyse, livre xvii, Paris, Seuil, 1991, p. 37.

[6] Miller J.-A. , « Un répartitoire sexuel », La Cause freudienne n°40, janvier 1999, p. 21.

[7] Moravia A., ibid. , p. 59.

[8] Freud S. Cinq psychanalyses, op.cit.

[9] Lacan J. , Le Séminaire, La relation d’objet, livre iv, Paris, Seuil, 1994, p. 144.

[10] Moravia A. , op.cit p.59.

[11] Ibid., p. 109.

[12] Ibid., p. 115

[13] Ibid., p. 117

[14] Miller J.-A., « Un répartitoire sexuel » op. cit., p. 25

[15] Naveau P. Ce qui de la rencontre s’écrit, Études lacaniennes, Paris, Éditions Michèle, mai 2014.p. 82.

[16] Miller J.-A., op .cit. Cours du 3 février 2011, inédit