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Reprenant pour titre celui du poème de Sully Prudhomme, le disque Les mélodies de Fauré réalisé par les musiciens de Baum [1], dispose les voix, une à une, au bord du vide.
Il faudrait une fois, – je ne sais pas si j’en aurai le temps – parler de la musique, dans les marges [2]. Attardons-nous dans ces marges, là où l’écriture musicale peut faire bord du silence, de ce qui, du réel, fait trou. » écrit Guy Briole citant Lacan, dans le numéro hors série de La Cause du désir intitulé Ouï ! [3]

Les vingt mélodies interprétées dans ce disque frangent ce silence : elles déploient « Une voie vers l’illimité, l’informe, le difforme […] dans cette catégorie du sublime sans qu’on la confonde avec la sublimation : elle dépasse l’alternative, ou beauté idéale ou objet a déchet. » [4]  C’est en ces termes que Serge Cottet parle de la musique contemporaine, convoquant chez Lacan une esthétique « au-delà de la belle forme et du phallus ».
Si les œuvres de Fauré ne se rangent pas dans la musique contemporaine, elles ouvrent déjà un passage aux prémisses de cette voie que décrit Serge Cottet : l’audace de leur esthétique convoque à l’intérieur même de ce qui semble obéir à l’idéal de la belle forme et du phallus, un au-delà.
Ces mélodies ne se suffisent pas d’être mélodieuses, elles développent une ligne vocale entourée de mystère, invitant l’oreille à s’y abandonner avant de pousser l’ouïe plus loin, vers un excès discret, où dans la tresse de l’Heimlich brille et se détache le fil de l’« un », préfixe négatif du mot « qui n’est en réalité que la marque de son refoulement » [5], imprimant sa torsion vers un abord autre du trou, du vide, du silence.
Les voix choisies ici en élargissent une à une l’accès. Et dans l’unheimlich qu’elles déploient résonne la jouissance Autre, illimitée, avec un décalage subtil.

Dès le début de sa vie de compositeur, Fauré jouait au piano ses mélodies dans les salons que des voix amies accompagnaient, mezzo voce. Il ne s’agissait pas de voix lyriques, pliées aux règles du bel canto, mais de voix improvisant pour dire les poèmes en suivant le piano, et ce faisant, conviant le corps dans le chant.
Ce parti pris, qui en était déjà un pour le compositeur qui aimait que ses mélodies soient reprises par des amateurs, est justement celui du disque, « ce n’est pas seulement rompre avec les habitudes de l’écoute, c’est réintroduire dans la musique ce qui en avait été expulsé ». [6] Ici la réintroduction s’attache au choix des voix d’Olivier Mellano pour cet enregistrement.
Des voix venues d’ailleurs que du répertoire classique ou lyrique, apportant l’écho d’un cri, un timbre rayé, un phrasé enroué, une forme de fragilité, de faiblesse, d’essoufflement qui nous mènent au bord des abîmes que la poésie a mise en mots.

Iles d’oubli, ô Paradis !
Quel cri déchire dans la nuit, ta voix qui me berce ?
Quel cri traverse ta ceinture de fleurs et ton beau voile d’allégresse ? [7]

Voix qui élargissent les mots du poète sur la béance du vertige qu’ils dépeignent pour les porter plus loin : y frémit, en chacune à sa note, le « je manque, je n’ai pas, je n’ai rien » [8]. Ce que Théophile Gauthier intitule Tristesse, Verlaine Spleen,  Villers de l’Isle Adam Nocturne, ce qui fait sens et beauté dans leurs vers se trouve déplacé par ces voix de femmes vers un insensé, excédé, décentré du sens.
Si certaines femmes témoignent « d’une vraie jouissance de l’égarement, d’une ivresse du vide, de la folie pas-toute, du sans limite et même de l’extase » [9], les voix d’Ici-Bas en rendent, avec discrétion, l’éprouvé vibrant.

Avril est de retour, la première des roses, de ses lèvres mi-closes rit au premier beau jour :
La terre bienheureuse s’ouvre et s’épanouit : tout aime, tout jouit.
Hélas, j’ai dans le cœur, une tristesse affreuse.
[…]
Moi je n’aime plus rien, ni l’homme ni la femme,
Ni mon corps, ni mon âme, pas même mon vieux chien.
Allez dire qu’on creuse, sous le pâle gazon une fosse sans nom.
Hélas ! j’ai dans le cœur une tristesse affreuse. [10]

Lacan, dans … ou pire, reprend les vers de Michaux [11] : « L’Autre, entendez-le bien, c’est donc entre, l’entre dont il s’agirait dans le rapport sexuel, mais déplacé, et justement de s’Autreposer. […] C’est bien elle (la femme) qui, de cette figure de l’Autre,  nous donne l’illustration à notre portée, d’être, comme l’a écrit un poète entre centre et absence. […]Son mode de présence est entre centre et absence. » [12]
« L’entre » des voix féminines d’Ici-bas ne peut se lire, il s’entend.
Entre Mélodies et vide chacune s’y Autrepose.
Le cerne dans la voix de Sandra Nkaké, le voile de celle d’Himiko Paganotti, l’audace de Rosemary Standley nous accordent de toucher, par l’oreille, ce bord de l’absence, du rien, du vide – cette jouissabsence [13] qui y résonne.

 

[1] Ici-Bas, Les mélodies de Fauré, BAUM (Simon Dalmais, Anne Gouverneur, Maëva Le Berre, Olivier Melano), Sony Music 2018.

[2] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1975, p. 105.

[3] Briole G., « les escabeaux renversés », La Cause du désir, Ouï ! En avant derrière la musique, numéro hors série, 2016, p. 43.

[4]Cottet S., « Musique contemporaine, la fuite du son », La Cause du désir, op. cit., p. 58.

[5] Lusa M., « L’inquiétante étrangeté freudienne », La Cause du Désir, n°102, juin 2019, p. 75.

[6]Cottet S., « Musique contemporaine… », op. cit., p. 58.

[7] La chanson d’Eve de Charles Van Lerberghe, Ici-Bas op. cit.

[8]Chiriaco S., Le vide et le rien, blog Midite, 30 avril 2019 : https://www.femmesenpsychanalyse.com/2019/04/30/le-vide-et-le-rien/

[9]Ibid.

[10] Tristesse, Théophile Gautier, Fauré 1893, Ici-Bas op. cit.

[11]Leguil C. interview Laure Naveau, « La phrase de Lacan que… », Uforca, 13 février 2015.

[12]Lacan, Le Séminaire, livre XIX, …ou pire, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2011, p. 120-121.

[13] Ibid.