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Deux jeunes femmes, dans leurs deux premiers livres, enquêtent sur la sexualité et le couple aujourd’hui. Dans Les nouvelles lois de l’amour, sexualité, couple et rencontres au temps du numérique [1], la sociologue Marie Bergström présente une recherche de dix années sur les sites de rencontres et applications mobiles. Dans le second, Future sex[2] d’Emily Witt, la journaliste new-yorkaise célibataire cherche à comprendre ce qu’est devenu le couple à travers les nouvelles pratiques sexuelles, en y mettant son corps. La « sexualité 2.0 » est-elle devenue « un loisir comme un autre » qui banalise le sexe et tue l’amour ?

« Privatisation sociale de la rencontre »

Perçus comme le symptôme d’une société nouvelle dominée par les valeurs économiques, sites et applications de rencontres ne se laissent pourtant pas réduire à une « hypersexualisation » ou « marchandisation » de la vie intime [3]. D’ailleurs, ses concepteurs ne revendiquent aucune compétence particulière en matière de rencontre. Si symptôme il y a, la sociologue le situe ailleurs que dans l’essor du numérique, mais plutôt lié à une transformation des « parcours affectifs » devenus plus « discontinus » au cours des dernières décennies, avec une augmentation des séparations et le report de la mise en couple [4]. « Alors que jusqu’aux années 50, sexualité, conjugalité et mariage coïncidaient largement, ils ont depuis gagné chacun en autonomie. » [5]

L’opposition traditionnelle entre amour et sexe distingue les espaces dits « sérieux », de ceux sexuellement explicites. Le premier registre, particulièrement « pensé pour les femmes », est basé sur une « présomption d’hétérosexualité » [6], avec la censure de tout contenu qui puisse les « effaroucher ». « Un endroit propre et bien éclairé » [7] comme disent les commerciaux, avec l’idée que les femmes ont des « besoins » particuliers, avec une incertitude quant à la nature de ceux-ci [8]. Les jouissances féminines peinent à s’attraper en marketing comme ailleurs.

Depuis les années 60, les rencontres dans les lieux publics ont progressivement diminué. Religion, famille et bals de village n’arrangent plus les mariages. Il existe aujourd’hui une « privatisation de la sociabilité ». Sites de rencontres et applications sont des « espaces de sociabilité sexuelle » [9] pour aborder l’autre « en toute discrétion » et « maîtriser » le fait d’entrer et de sortir d’une relation à sa guise. Principe de distance avec les partenaires sexuels et anonymat sont de mise.

« Hédonisme responsable »

L’époque contemporaine se caractérise par de nouvelles normes : « profiter de sa jeunesse sexuelle » et « se prendre en charge » après une rupture [10].

« L’idéal de l’expérimentation » fait véritablement injonction, telles les diverses pratiques sexuelles [11] décrites et testées par E. Witt. Les « histoires de couple » cohabitent désormais avec des « plans cul » ou « sex friends », dans un effort de « court-circuiter sa programmation culturelle » [12]. Si l’on dispose d’une liberté sexuelle, il faut en faire « bonne gestion » et se montrer « responsable ». Nous reconnaîtrons ici le discours du développement personnel, « exigence contemporaine qui fait du gouvernement de soi le mode principal de régulation de la sexualité » [13]. Ainsi, les adeptes des relations libres et autres tendances s’entourent de règles et de chartes pour sexer : « protéger ses émotions et sa santé », « déconnecter l’expérience sexuelle du sentiment amoureux [14] dans la pratique de « l’orgasme délibéré », ou « désapprendre la jalousie » [15] et « gérer des disputes équitables » dans le polyamour – ce qui rate immanquablement et finit souvent en mariage ! Car vie de couple « réussie » et mariage restent un idéal de vie [16].

Avec l’augmentation du nombre de célibataires, ces services jouent un rôle important dans la formation des couples et plus souvent pour des (re)mises en couple [17]. Le meilleur « taux de rendement » conjugal s’explique par « l’attitude volontariste » [18] de personnes qui prennent la « résolution » d’aller sur ces sites, « se faire maître de son destin », avec l’espoir de se remettre en couple, véritable attente sociale [19].

Bonnes pratiques

Loin d’ouvrir les frontières géographiques et sociales, les rencontres en ligne ne sont pas moins « homogames » [20] que les autres. On y recherche « un autre semblable » [21]. Le « profil », de plus en plus standardisé, doit surtout produire « des impressions de normalité » [22] : montrer que l’on n’est ni trop « désespéré », ni trop « coincé » et surtout pas « taré » comme le disent les utilisateurs [23]. Il existe des « bonnes pratiques » sur ce qu’il convient d’écrire, avec un réel « dégoût de la mauvaise orthographe » [24]. Les hommes attendent des femmes qu’elles soient « en conformité » quant à leurs conduites. Elles doivent veiller à leur « réputation sexuelle » pour être considérées comme « respectables ». Il s’agit pour les filles de ne pas « vouloir pareillement » [25].

Pour conclure, M. Bergström souligne avec pertinence que si le contrôle extérieur diminue sur internet – à l’abri des regards de l’entourage –, le contrôle intériorisé est renforcé [26]. Réguler la jouissance est une nécessité. Ainsi, dans le polyamour, le mot salope est réhabilité et revendiqué joyeusement, à condition d’être une « salope éthique » [27]. À l’ère de l’« hédonisme responsable » [28], E. Witt souligne que « “mariage” est le seul mot à ne pas avoir perdu sa spécificité, contrairement à l’opacité linguistique qui entoure l’expression « sortir avec » » [29]. « Le sexe du futur ne sera pas d’un nouveau genre […] mais juste une manière différente d’en parler » [30]. La sexualité, quelles que soient ses formes, est bien une affaire de parlêtre.

 

[1] Bergström M., Les nouvelles lois de l’amour, éditions la Découverte, Paris, 2019.

[2] Witt E., Future sex, Seuil, mars 2017, pour la traduction française.

[3] Bergström M., Les nouvelles lois de l’amour, op. cit., p. 98.

[4] Ibid., p. 71-72.

[5] Ibid., p. 72.

[6] Terme de Judith Butler.

[7] Titre d’une nouvelle d’E. Hemingway totalement déconnecté de son origine. « Un endroit propre et bien éclairé » est un concept marketing qui fait référence à un environnement non sexuel où l’on aborde des personnes avec qui l’on couchera peut-être. C’était aussi le slogan du premier sex-shop féministe « Good Vibrations » à San Francisco. Witt E., Future sex, op. cit., p. 37.

[8] Bergström M., Les nouvelles lois de l’amour, op. cit., p. 62.

[9] Ibid., p. 76.

[10]Ibid., p. 99.

[11]Cyberpornographie, webcams érotiques, polyamour, festival de Burning Man, castings pornographiques extrêmes, méditation orgasmique ou « O Ming » etc.

[12] Witt E., Future sex, op. cit., p. 196.

[13] Bergström M., Les nouvelles lois de l’amour, op. cit., p. 203.

[14] Witt E., Future sex, op. cit., p. 70.

[15] Ibid., p. 184.

[16] Bergström M., Les nouvelles lois de l’amour, op. cit., p. 140.

[17] Ibid., p. 73.

[18] Ibid., p. 96.

[19] Ibid., p. 97-98.

[20] Ibid., p. 103.

[21] Ibid., p. 104.

[22] Ibid., p. 106.

[23] Ibid., p. 107.

[24] Ibid., p. 117.

[25] Cf. Clair I., Le pédé, la pute et l’ordre hétérosexuel, Agora débats/jeunesses 2012/1, n° 60, p. 67-78, cité par Bergström M., Les nouvelles lois de l’amour, op. cit., p. 189.

[26]Bergström M., Les nouvelles lois de l’amour, op. cit., p. 202.

[27] Hardy J., Easton D., La salope éthique. Guide pratique pour les relations libres sereines, éditions Tabou, 2013.

[28] Witt E., Future sex, op. cit., p. 203.

[29]Ibid., p. 199.

[30]Ibid., p. 257.