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Hannah Arendt et Martin Heidegger, l’élève et le maître, s’aimaient. Était-ce une histoire d’amour ordinaire ? Leur dialogue se poursuivra toute leur vie. Nous en avons connaissance par leur relation épistolaire qui se découpe en trois temps. De 1925 à 1933 d’abord, de 1950 à 1965 ensuite et, enfin, après un long silence, de 1966 à 1975. La relation avec son amour demeurera intacte malgré de sérieux remous. Au-delà de leurs partenaires réciproques, au-delà des idéaux politiques, jamais rien ne les séparera. Hannah a aimé Martin toute sa vie malgré ce qui aurait pu les séparer. Liaison au cœur même de leur existence, faite de méandres et de bouleversements. Hannah est-elle une femme amoureuse sans limite, pas-toute folle d’amour ?

La rencontre

Hannah naît à Hanovre en Allemagne en 1906, dans une famille de juifs laïques. Son père, ingénieur, meurt alors qu’elle n’a que sept ans. À dix-huit ans, elle part étudier la philosophie et la théologie à l’université de Marbourg, où elle suit les cours d’Heidegger sur Le Sophiste et le Philèbe de Platon. Quand Hannah se présente dans le bureau du professeur, « leurs regards amoureux avaient dû déjà se croiser en classe » [1]. Mais qu’est-ce qui fascinait tant Hannah chez ce professeur charismatique qui avait le double de son âge ? Quel mystère entoura cette rencontre ? « Cette jeune fille, Heidegger le savait, n’était pas pour lui et il « oscillait entre des sentiments paternels et protecteurs et une passion amoureuse presque inavouée. » [2]

En 1925, leur relation devient une histoire d’amour passionnée et inévitable, aux sentiments cachés ; Heidegger est un homme marié, père de deux enfants.

Dans la lettre du 21 février 1925, Heidegger exprime le suave fardeau de l’amour :

« Chère Hannah,

Pourquoi l’amour est-il d’une richesse sans commune mesure avec d’autres possibilités accordées à l’être humain, et un suave fardeau à ceux qu’il atteint, sinon parce que nous nous métamorphosons en ce que nous aimons tout en demeurant nous-mêmes ? Envers ce que nous aimons, nous éprouvons alors de la gratitude, et ne trouvons rien qui y satisfasse. […] Ainsi l’amour ne cesse-t-il d’amplifier notre propre secret. » [3]

Un mariage de « surcompensation [4] »

Hannah part pour Heidelberg suivre les cours de Karl Jaspers. Très vite, selon Antonia Grunenberg [5], l’antisémitisme se répand en Allemagne et il lui faut songer à prendre « le chemin de l’exil ». Elle se rend d’abord à Paris. Le 26 septembre 1929, Hannah épouse son ami, Günther Anders (né Günther Siegmund Stern) dans la ville de Nowaves. En se mariant, Hannah cédait à une pression sociale : un mariage avec un camarade d’étude doué et d’une bonne famille annonçait un avenir prometteur. Penseur, journaliste et essayiste allemand puis autrichien, il est un ancien élève de Husserl et Heidegger. « La Bataille de cerises » [6] est un texte rédigé en 1984 dans lequel Günther Anders se remémore un dialogue avec Hannah Arendt, à partir de notes prises lors de leur installation à Drewitz en 1930. « J’ai conquis Hannah au bal, avec la remarque faite en dansant que l’amour est un acte par lequel on transforme quelque chose d’a posteriori, l’autre rencontré par hasard, en un apriori de sa propre vie – belle formule qui, certes, ne s’est pas confirmée. » [7] Hannah contracte ce mariage « de surcompensation » sans aucune passion. Elle annonce à Heidegger, auquel toute sa vie elle restera fidèle, sa nouvelle union : « ne m’oublie pas, et n’oublie pas non plus combien je sais en profondeur que notre amour est devenu la bénédiction de notre vie. Ce savoir est inébranlable, aujourd’hui encore où j’ai trouvé une terre natale et une appartenance, loin de mon agitation perpétuelle, auprès d’un homme, dont tu le comprendras peut-être le moins qui soit. » [8]

Après l’incendie du Reichstag en 27 février 1933, elle divorcera en 1937.

Heinrich Blücher [9]

Durant ces années d’exil à Paris avant la guerre, trois ans après son divorce, Hannah fait la connaissance d’Heinrick Blücher, un autre exilé. Militant communiste indépendant, autodidacte, celui-ci exerça une grande influence tant auprès d’Hannah que de leur cercle d’amis. Elle épousera Heinrich en 1940. Elle a vingt-neuf ans, il en a trente-sept, elle est juive, il est communiste, tous deux sont contraints de fuir le régime nazi, et s’exilent aux États-Unis. Naturalisée américaine en 1951, elle publie la même année Les Origines du totalitarisme, part en Allemagne identifier les biens juifs spoliés et couvre le procès d’Eichmann à Jérusalem.

Heinrich meurt en 1970. Elle a l’impression que « le monde se vide ». Mais elle revoit Heidegger.

Depuis toujours

Comment cette relation a-t-elle subsisté entre cette femme juive allemande condamnée à émigrer  ̶  en France puis aux États-Unis  ̶  et ce philosophe qui avait adhéré explicitement au parti nazi ?

Dans la lettre qui clôture le printemps de leur amour (1932-1933), Heidegger atténue la portée des événements : « Les bruits qui courent, et qui t’alarment, ne sont que pures calomnies, parfaitement conformes d’ailleurs aux multiples expériences du même genre qu’il m’a fallu faire au cours de ces dernières années. […] Et quant au fait que, paraît-il, je ne salue plus de Juifs, il s’agit là d’une si misérable médisance. » [10] Il se justifie par ses relations avec des philosophes juifs comme Husserl, et rajoute « encore moins cela peut concerner mon rapport à toi. » [11] Après cette lettre, Hannah ne reprendra les échanges épistolaires avec Martin qu’en 1950.

Qu’est-ce qui poussa Hannah à maintenir vif toute sa vie durant cet amour qui va au-delà de toute logique, au-delà même de l’admiration pour son maître ? « Comme toujours, écrit-elle dans une lettre de 1929, il n’y avait rien que je puisse faire si ce n’est laisser les choses se passer comme elles se passent, et attendre, attendre, attendre » ; et en 1955 : « La vérité est que je suis au point même où j’étais il y a trente ans et je ne sais pour quelle raison je ne peux pas changer les choses ». Au fond, en dépit de son mariage, jamais, elle ne se soustraira à l’amour indéfectible et en accepte toutes les contradictions et les paradoxes.

Dans la lettre du 22 avril 1928, nous entendons l’infini de l’amour absolu d’Hannah pour Martin, jusqu’à la mort : « C’est mon droit à vivre que j’aurais perdu, si j’avais dû perdre mon amour pour toi, mais c’est et de cet amour et de sa réalité qu’il me faudrait faire mon deuil, si d’aventure je me soustrais à la tâche à laquelle me contraint cet amour. Et si Dieu l’accorde, je t’aimerai mieux après la mort. » [12]

Dans celle du 26 septembre 1969, Hannah dédie à Martin un grand discours pour son 80e anniversaire : « À toi, après quarante-cinq ans comme depuis toujours. » [13]

[1] Grunenberg A., Hannah Arendt et Martin Heidegger, histoire d’un amour, Payot, 2012, p. 101.

[2] Ibid., p. 102.

[3] Arendt H., Heidegger M., Lettres et autres documents 1925-1975, traduit de l’allemand par Pascal David, Gallimard (NRF), p. 17.

[4] Anders G., La Bataille de cerises, bibliothèque Rivages, Paris, 2013, p. 103.

[5] Grunenberg A., Hannah Arendt et Martin Heidegger, histoire d’un amour, op., cit., p. 89.

[6] Anders G., La Bataille de cerises, op. cit.

[7]Ibid., p. 7.

[8]Ibid., p. 101.

[9] Arendt H., Blücher H., Correspondence – 1949-1950, NRF Gallimard, 2008.

[10] Arendt H., Heidegger M., Lettres et autres documents (1925-1975), op., cit., p. 71.

[11] Ibid.

[12] Ibid., p. 68.

[13] Ibid., p. 177.