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Ce qui parle n’a à faire qu’avec la solitude. Solitude irrémédiable du Je ne sais pas au moment où Je parle. Cette solitude peut s’écrire, elle est même ce qui s’écrit par excellence, dit Lacan, car elle fait trace dans le corps de cette déchirure du savoir, de cette discordance [1].

Ainsi Marguerite Duras pouvait-elle dire : « La musique s’était répandue partout dans le paquebot noir comme une injonction du ciel dont on ne savait à quoi elle avait trait, comme un ordre de Dieu dont on ignorait la teneur. […] Vous savez, vivre, c’est beaucoup taire de choses, beaucoup en ressentir, mais ne pas les dire, c’est affronter une solitude essentielle. J’avoue que dès que j’entends de la musique, tout ce qui est resté non-dit en moi se montre. Je pleure et c’est impossible. Voilà, je ne peux pas. Et c’est à ce signe-là que je sais que j’ai quand même vécu, beaucoup, […] c’est à ce signe-là, à l’émotion intenable pour moi… C’est la plus haute instance, j’allais dire, de la pensée à son stade non formulé, à son stade presque millénaire, archaïque, la pensée dans ses premiers instants, mêlés à la sensibilité. Elle ne sait pas ce qu’elle dit la musique. Elle ne sait pas ce qu’elle fait. » [2]

De ce bord entre musique et silence, Ariane Chottin, dans cette nouvelle édition de Midite, nous invite à en faire l’expérience avec l’écriture musicale de Gabriel Fauré revisitée par les musiciens de Baum. Leur album Ici-bas nous fait entendre, dit-elle, « l’entre » de voix féminines, posées une à une au bord du vide, réson « au-delà de la belle forme et du phallus » où chacune d’elles s’Autrepose et fait vibrer, dans les corps vivants que nous sommes, une ligne entourée de mystère, Unheimlich.

C’est via l’écriture des lettres d’amour échangées entre Hannah Arendt et Martin Heidegger que Françoise Haccoun interroge ce qui fonde le lien amoureux – absolu ou impossible ? – d’Hannah, détaché du sens mais vrillé à son corps « depuis toujours », prenant appui sur l’infini de l’attente, et acceptant contradictions et paradoxes.

En contrepoint, Midite vous présente les livres de deux jeunes femmes qui enquêtent sur la sexualité et le couple d’aujourd’hui, proposés par Agnès Bailly. Elle souligne comment l’idéal entrepreneurial tend à faire de « la sexualité 2.0 » « un endroit propre et bien éclairé » réglé par des codes de bonne conduite inédits qui tentent d’attraper les jouissances féminines réfractaires aux lois du marché.

Car si les femmes ont du prix du fait même qu’elle parlent, elles ne sont pas pour autant des objets à vendre, les hommes qui l’oublient comme ceux qui ne veulent rien savoir de l’infini qui les habite en font toujours les frais de façon radicale. Et c’est d’abord une leçon pour l’analyste, nous rappelle Stella Harrison à propos de la nouvelle d’Alberto Moravia, Le mépris.

Dans une autre tonalité, Yohann Allouch ouvre pour nous la « valise d’amour » de Marceline Loridan-Ivens qui, collectionnant les hommes sans s’y attacher, n’a cessé de tenter de « rassembler la jeune fille et la survivante » revenue d’Auschwitz-Birkenau où elle fut déportée à l’âge de 15 ans, armée d’un désir sans faille de n’avoir « plus aucun donneur d’ordres dans [sa] vie » [3].

Enfin, de son exploration des podcast audio et chaînes Youtube, Mélody Quero épingle en particulier deux créatrices qui ont souhaité donner la parole à des femmes conversant autour de leur corps : Lauren Bastide et Léa Bordier. Pas sans la musique… son du trou dans le parlêtre, trace sonore d’un déchirement irrémédiable, dont Pascal Quignard, notre invité aux prochaines Journées de l’École parle si bien…

 

[1] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, p. 108.

[2] Duras M., La passion suspendue, lecture de Julie Depardieu,       https://www.francemusique.fr/emissions/la-chronique-de-julie-depardieu/la-chronique-de-julie-depardieu-du-mardi-04-juin-2019-72477

[3] Loridan-Ivens M., avec Judith Perpignan, L’amour après, Grasset, 2018, Poche, p. 59.