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Une femme peut rencontrer un partenaire amoureux qui incarne un relais et la rend « Autre pour elle-même, comme elle l’est pour lui » [1]. S’ouvre alors pour elle un amour infini adressé, non pas à un objet d’amour, mais à une altérité absolue par rapport à cet objet. De cet Autre au-delà du partenaire, une femme attendra ce qu’il n’a pas, une parole ou un signe. Cela ne va pas sans ravage.

François Truffaut fait dire à Kathe dans son film Jules et Jim « Je ne veux pas qu’on me comprenne ». Le scénario est tiré du roman éponyme d’Henri-Pierre Roché [2], collectionneur et marchand d’art français. Il fut l’amant d’Helen Hessel, allemande, mariée avec Franz Hessel, écrivain juif allemand reconnu. Le film et le roman se terminent sur un suicide : Kathe entraîne volontairement Jim dans la mort. Le roman, publié en 1953, est un « récit idyllique où tout conflit est aplani […] les deux morts apparaissant comme une réconciliation apaisée » [3].

Dans la réalité, Helen survivra longtemps aux deux hommes. Elle décèdera à 96 ans, après avoir traversé tout le siècle aux côtés de nombreux artistes. Son Journal d’Helen. Lettres à Henri-Pierre Roché 1920-1921, sera publié en 1991 en France [4].

Helen aura deux enfants avec Franz pendant la guerre. Helen est une mère très proche de ses enfants, mais elle peut partir brusquement pour vivre sa vie de femme. Face à Helen insatisfaite et tourmentée, Franz appelle son ami Roché à son secours, lequel a l’idée fixe d’avoir un fils, avec une femme puissante. Helen commence son journal à ce moment-là, en 1920. Elle mène le jeu car il est plutôt attiré par ses amies. C’est une révélation sensuelle et amoureuse des deux côtés ; elle pourra porter le fils. Elle va tenir son amant en alerte avec des amours parallèles, mais, contrairement au mythe de Jules et Jim, elle est complètement et immédiatement à lui. L’attrait de Roché pour la sœur d’Helen et son fantasme d’exhibition à trois déclenchent une folie hystérique chez Helen. Elle est enceinte trop tôt pour Roché ; il la dissuade de garder l’enfant. Déçue et meurtrie, Helen avorte légalement car elle a un certificat médical attestant de la mélancolie maternelle. « Je préfère le prochain » écrit-il. Il repart.

Helen se lance dans l’écriture de lettres qu’elle lui adresse, conseillée et lue attentivement par Franz. En effet, Roché a le projet d’une écriture à quatre mains : lui, Helen, Franz et Bobann, la sœur. Le texte d’Helen déborde largement ce projet. Elle ne fait pas de la sexualité l’essentiel de son récit car « sa mémoire refuse pour les étreintes », se souvenant juste que « c’était intense ». Elle traque la différence, les sensations contradictoires. Elle décrit des rencontres insatisfaisantes, des coït ratés, des étreintes vaines [5]. Alors que les écrits de Roché sont comptables, avec des séries de codes descriptifs, le texte manuscrit d’Helen joue sur la graphie, utilise trois langues pour mieux rendre compte du caractère vertigineux et hors de contrôle de l’expérience amoureuse [6].

Franz rappelle à nouveau Roché pour qu’il se mette entre lui et Helen. Pour que le projet d’enfant puisse se réaliser, ils en viennent à divorcer. Roché prend peur, repart, mais elle est enceinte. Il ne tient plus à cet enfant, elle avorte à nouveau. C’est un arrachement, une prostration pendant de longs mois. L’amour les reprend mais Franz ne veut plus d’eux chez lui. La relation prend l’allure d’une folie mystique. Les longues séparations sont jalonnées de lettres d’amour, elle le voit partout, lui parle, pense à lui, rêve de lui ; les retrouvailles sont intenses lors de voyages de quelques semaines.

Pour se rapprocher de lui, Helen s’installe à Paris en 1925 avec toute sa famille. Franz devant retourner en Allemagne, Roché est pris au piège de jouer au père de famille. Néanmoins, en 1927, il épouse sa compagne. Helen a d’autres amoureux, mais avec Roché les rapports sont intenses : jalousie maladive, scènes violentes, réconciliations. « Si j’apprends que tu as un enfant d’une autre femme, je te tue de ma main » promet-elle.

Ce « crépuscule sensuel » n’en finit pas. Voilà qu’une maîtresse de Roché attend en secret un enfant de lui ; il en est fier. Ils se voient rarement mais Helen reste dépendante de lui. En janvier 1933, elle accueille chez elle une amie lesbienne, Charlotte Wolff, qui lui ouvre les yeux. La trahison est immense, Helen espionne Roché au point qu’il veut la faire interner, sans succès. Helen révèle le secret à sa femme et Roché perd les trois femmes en même temps.

Helen est une journaliste de mode reconnue. Du fait des lois de Nuremberg, elle doit divorcer de Franz une seconde fois en 1936 pour pouvoir continuer à travailler. Deux ans plus tard, elle va le chercher à Berlin où il vit caché. Deux fois épousés, deux fois divorcés, Helen et Franz désormais ne se quitteront plus, malgré une cohabitation difficile.

Franz et Ulrich, le fils aîné, sont à plusieurs reprises arrêtés car citoyens allemands ; Helen aussi. Elle menace de suivre le gendarme, entièrement nue dans les rues. Effaré, il fait appel à un médecin qui dresse un constat interdisant son internement au camp des Milles d’Aix-en-Provence. Franz est libéré en juillet 40 et meurt en janvier 41. La guerre terminée, Helen fait une tentative de suicide. En 1959, Roché décède. « On a incinéré cette belle tête, ces mains, ces pieds, tout ce que j’ai connu et aimé aussi intimement… Plus de sourire, de bonjour, de regard, plus aucun mot, définitivement. Ce n’est pas que je regrette, c’est un manque… Tout ce qui était déterminant pour moi et les enfants, est arrivé par lui, par cette passion qu’il avait allumée en moi. J’ai l’impression d’être morte moi-même puisque le témoin de ma propre vitalité n’est plus » [7]. Son regret est d’avoir vécu plusieurs années hors d’elle-même, sous influence, objet de ravage.

L’amour revient à quatre-vingts ans pour un jeune chercheur faisant une thèse sur Walter Benjamin. Un regain de vitalité ! Puis un accident vasculaire cérébral la rend partiellement aphasique, mais elle continuera à téléphoner à ses proches, laissant parler un vide abyssal [8].

[1] Lacan J., « Propos directifs pour un Congrès sur la sexualité féminine », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 733.
[2] Roché H.-P., Jules et Jim, Paris, Gallimard, 1953
[3] Péteuil M.-F., Helen Hessel, Paris, Grasset 2011, p. 346
[4] Hessel H., Journal d’Helen, André, Marseille, Dimanche éditeur, 1991.
[5] Péteuil M.-F., Helen Hessel, op. cit., p. 132.
[6] Ibid., p. 136.
[7] Ibid., p. 351.
[8] Ibid., p. 379.