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« La place de vide où je mets La femme » est une expression qui vient sous la plume de Lacan dans sa préface à L’Éveil du printemps [1]. Nos Journées sur Femmes en psychanalyse pourraient nous permettre de mieux comprendre cette locution surprenante. Lançons la discussion.

Lacan ne dit pas place du vide, mais bien place de vide. Il s’agit donc d’un vide particulier. Quel est donc ce vide où il met La femme ?

Le sujet de l’inconscient freudien est supposé à partir d’un oubli, d’un manque dans ce qui est dit. C’est dans le discours des femmes que Freud entend ce manque. Il y a un blanc, une absence, qui participent d’un vide que personne n’a vu avant lui. Il en cerne les contours et le nomme : l’inconscient. Il y repère des représentations refoulées. Mais celles-ci ne comblent pas ce vide puisqu’elles ne peuvent se concevoir sans un refoulé primordial innommable. Lacan souligne à maintes reprises l’importance de ce refoulé primordial (Urverdrängt) en lui donnant un statut de vide, comme par exemple dans sa réponse à Hyppolite en 1954 : « Il semble bien, à entendre Freud aujourd’hui, que ce soit la béance d’un vide qui constitue le premier pas de tout son mouvement dialectique. » [2]

Ce vide occupe une place croissante au fil de son enseignement et s’affirme toujours plus par rapport au matériel signifiant. On le lit par exemple dans son texte de 1968 sur la réalité, lorsqu’il souligne l’essentielle vacuité de l’inconscient, « l’inconscient est fait de manque », et lorsqu’il fait remarquer « l’affinité du signifiant pour ce lieu vide » [3].

Avant de souligner ce vide du lieu de l’inconscient, Lacan a opposé la parole vide et la parole pleine. La parole vide est celle du bavardage des ego tandis que la parole pleine est celle de la reconnaissance du sujet par l’Autre. Mais cette reconnaissance n’épuise pas la question du sujet et amène Lacan à poser que c’est « le mode originel d’élision signifiante [qui] affirme le sujet sous l’aspect de négatif en ménageant le vide où il trouve sa place. » [4]

Il y a donc plusieurs places de vide. Il y a d’une part le vide de l’intervalle des mots. Leur discrétion, leur équivoque, leur inadéquation à la chose dite, laissent un espace où le sujet fait entendre sa singularité. C’est le vide qui, au delà des énoncés, crée la place du sujet de l’énonciation, que Lacan formalisera comme l’ensemble vide. Il y a, d’autre part, le vide de ce qui n’est jamais advenu à la représentation, mais qui s’y rattache logiquement en tant que refoulé primordial, ou qui en reste exclu en tant que forclos. Et il y a d’autres vides encore.

Les mots, et tout le matériel langagier que l’on regroupe sous le terme de signifiant, ne tressent pas seulement un voile sur le vide, ni ne laissent dans leurs mailles résonner le sujet, mais ils portent aussi la marque des jouissances du corps et du sexe. Il n’y a de mémoire de la jouissance que dans la mesure où elle laisse des traces : trace dans les mots, dans des expressions, dans des tournures de style, mais traces aussi dans des objets ou sur le corps. Ces inscriptions, au contraire de la représentation, creusent un vide, un vide différent de ce qui est voilé, un vide qui a une affinité avec la jouissance, ainsi que l’indique Lacan dans Lituraterre : « Car rien de plus distinct du vide creusé par l’écriture que le semblant. Le premier est godet prêt toujours à faire accueil à la jouissance, ou tout au moins à l’invoquer de son artifice. » [5]

Tous ces vides se repèrent à partir d’un matériel qui les fait exister, essentiellement le signifiant ou la lettre, avec un statut différent selon qu’ils existent à partir de la parole, de la représentation ou de l’écriture. Chacun de ces vides est « maniable d’être enveloppé du contenant qu’il crée. » [6]

Mais il y a un vide encore plus inaperçu que Lacan pointe dans L’Étourdit, qui est le vide qui ne peut se décrire, dont aucune plume ne peut témoigner. « Un trou de ce réel dont s’annonce ce dont après-coup il n’y a pas de plume qui ne se trouve témoigner : qu’il n’y a pas de rapport sexuel. » [7]

La place de vide où Lacan met LA femme est ce vide particulier qu’il nomme aussi trou et qui se distingue des autres vides de n’avoir aucun contenant. Ni intervalle entre deux éléments, ni creux d’un vase, ni marque d’une absence. C’est un vide qui existe à partir d’un rien réel, le rien du pas de rapport sexuel, un rien qui ne s’écrit pas, un rien qui n’a aucun symbole de l’ordre du zéro, de l’ensemble vide ou du moins. Ce trou de réel, ce trou qui consiste du réel, serait alors la place d’une jouissance, dite féminine, qui n’a aucune affinité avec le rien symbolique.

Et c’est dans la même page de ce texte que Lacan oppose de façon très ramassée « la femme de toujours [qui] serait leurre de vérité » à la femme dite « pastoute » qui, pour un homme, pourrait venir « faire l’heure du réel ». Ce jeu de mot sur leurre/l’heure oppose la vérité et le réel, oppose la femme comme vérité, prise dans le fantasme ou le symptôme, et LA femme qui viendrait à cette place de vide que Lacan nomme aussi trou de réel.

[1] Lacan J., « Préface à L’éveil du printemps », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 563.
[2] Lacan J., « Réponse au commentaire de Jean Hyppolite », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 92.
[3] Lacan J., « De la psychanalyse dans ses rapports avec la réalité », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 356.
[4] Lacan J.  « Remarque sur le rapport de Daniel Lagache », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 679.
[5] Lacan J., « Lituraterre », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 19.
[6] Lacan J., « La logique du fantasme », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 324.
[7] Lacan J., « L’Étourdit », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 493.