image_pdfTélécharger cet articleimage_printImprimer cet article

Salle comble ce samedi soir dans ce charmant théâtre bruxellois. Une centaine de trentenaires s’étaient précipités pour assister à la représentation de « Pink boys and old ladies » [1]. C’est dire si la question des genres titille les curiosités !

Normand aime porter des robes au grand dam de son entourage. Cette « amère fatalité » est au centre de ce huis clos familial. Pendant que Normand « se meut par vagues » dans sa robe rose, sans prononcer un mot, sa mère pense le « trépaner » pour lever le voile sur ce qui cloche à l’intérieur parce que « l’entre deux n’existe pas ». Sa grand-mère maternelle, d’un pragmatisme sans faille, se tient prête à lui fournir les traitements hormonaux qui accéléreraient le processus de transformation. Il serait alors rangé du côté « fille ». Mais Normand ne veut être ni un garçon ni une fille ! Il veut juste évoluer dans cet espace transitoire qui ne porte pas de nom. Son père l’a compris et ne lâche pas la main de son fils au risque de se perdre dans « cet espace entre deux, aux contours flous où tout est à inventer. »

Tout au long du spectacle, se déploie le sens sous toutes ses formes : chacun tente de trouver les causes de cette énigme qui s’abat sur eux. Or, « c’est l’absence de sens de ce que l’on vit au moment où on le vit qui multiplie les possibilités d’écriture » comme le reprend Danièle Labro-Lacadée à Annie Ernaux.

Comment respecter le régime de jouissance de Normand tout en lui ouvrant la voie de l’écriture d’un bout de cette jouissance « puisque la jouissance ne se dit jamais qu’entre les lignes, entre les signifiants [2] ». Quel lieu pour loger un mode de jouir ? demande Sophie Gayard : il s’agit de trouver « une nouvelle résidence pour le corps, autre que les identifications par lesquelles se faire être, plutôt affine à la solitude et qui fasse signe de liberté » pour laisser une place à « une altérité absolue » comme l’épingle Bernard Porcheret.

Normand incarne le leurre et l’absurdité de cette expression : « en mai, fais ce qu’il te plaît » répété inlassablement par sa mère dans un profond désarroi. Non, un sujet ne fait pas d’emblée ce qu’il veut de sa jouissance. Il faut qu’elle « soit refusée dans le réel et passée dans les dessous [3] » pour ouvrir la voie du désir. Une place de vide existe de facto par le trou de Réel, nous rappelle Pierre Ebtinger. Il revient au sujet de se faire le responsable de cette place de vide. C’est ce dont témoigne Paul B. Preciado que l’on se réjouit d’entendre à la plénière des prochaines journées : « Le voyageur du genre ressent le changement de sa voix comme un acte de ventriloquisme qui l’oblige à s’identifier à l’inconnu. [4] »

[1] Pink boys and old ladies. Mis en scène par Clément Thirion. Théâtre La Balsamine du 28/09 au 05/10/2019. La Maison de la culture de Tournai les 08 et 09/10/2019.
[2] Miller, J.-A., « L’économie de la jouissance », La Cause freudienne, n°77, 2011, p. 137.
[3] Miller, J.-A, Enfants violents, Intervention de clôture de la 4ème journée de l’Institut psychanalytique de l’Enfant, Paris, le 18 mars 2017
[4] Preciado B. P., « Un appartement sur Uranus », Paris, Grasset, 2018, p. 34.