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La scène est un cliché : il s’est absenté cinq minutes pour aller acheter un paquet de cigarettes… et il n’est jamais revenu. Cette situation est toujours racontée au masculin. S’il ne s’agit pas de soutenir qu’il y aurait des modalités spécifiquement féminines du départ – ce serait retomber dans le binarisme homme/femme que Lacan nous invite à subvertir et méconnaître que de femmes il n’y a que une par une –, elles, leur arrive-t-il de tout quitter, de rompre les amarres ?

On l’entend assez souvent sur le divan : « si ça continue, je m’en vais » ! Cette envie de tout plaquer semble prendre sa source dans l’infinie gamme des variations qui vont de l’insatisfaction à l’insupportable et se décline la plupart du temps entre plainte et menace. Le « ça » du « si ça continue » prend formes et couleurs différentes, d’une femme à une autre, d’un moment à un autre : le partenaire amoureux, les enfants, les tâches du quotidien, le travail, la famille, etc. Si on y entend la mise à l’épreuve fantasmatique de sa place pour l’Autre – peut-il me perdre ? – et le sans fond de la demande d’amour – encore –, tous ces partenaires possibles ne se prêtent-ils pas aussi tour à tour à incarner ce qu’il faudrait peut-être fuir pour enfin « se trouver », trouver son être et sa vérité au-delà des identifications qui parfois prennent le poids d’une assignation à résidence que d’aucunes peuvent alors vouloir faire voler en éclats ?

Là où le signifiant manque à dire la femme, où donc elle vient à manquer dans l’ensemble des signifiants, la tentation de venir à manquer au monde peut lui venir.

Deux figures de femme empruntées à la littérature disent un peu, pas tout, de cette question. Deux portraits hétérogènes, opposés par le style, l’époque, l’histoire, explorant chacun à leur manière un parcours de femmes qui cherchent la sortie de ce qui jusqu’à un certain moment faisait l’étoffe sociale de leur vie : Ann Hidden dans Villa Amalia de Pascal Quignard et Edna Pontellier dans L’Éveil de Kate Chopin.

Ann Hidden organise sa disparition, sans prévenir, et comme son nom même l’indique, à la fois elle cache son départ qu’elle veut radical et se cache. Certes c’est la découverte de la tromperie de son compagnon qui a été l’occasion de cette rupture, mais ce n’est pas seulement d’un homme qu’elle se sépare, mais de tout un mode de vie, un mode de jouir : « je veux éteindre la vie qui précède [2] » dit-elle.

Au surgissement du mensonge du couple et des semblants qui l’accompagnaient – déchirement du voile –, vient répondre la coupure de l’acte. Dans une sorte de potlatch, elle se déprend de tout, maison, travail, objets, vêtements, et même de ses pianos, elle, la musicienne.

Et aussi de son ancienne image, coupe et couleur de cheveux : « En se regardant dans le miroir du coiffeur, elle se fit la remarque qu’en quittant tout il était possible qu’elle se fût privée d’elle-même. [3] » Jouissance féminine de la privation, là où d’un moins d’avoir un supplément d’être pourrait être obtenu. À l’amour perdu d’un homme vient d’abord se substituer l’amour d’un lieu dont elle fait abri pour stopper son errance : une maison isolée, perchée entre ciel et mer, sur une île, la villa Amalia.

Un premier état de la solitude et du silence s’y installe, et c’est en partie par ses longues incursions de nageuse dans la mer, jusqu’au danger parfois, que le dénuement et l’ascèse s’y éprouvent. Avant que de nouvelles rencontres s’organisent, qui n’échapperont pas aux déterminations signifiantes de son histoire jusqu’à en faire le retour mortifère aussi bien, à traverser de nouveau. Jusqu’à un nouvel état de solitude où Ann Hidden parvient à la réduction jusqu’à l’épure de son corps comme de sa musique. Dans ce cheminement, la balise de l’ordre phallique vient à être représenté par l’ami homosexuel, camarade de l’enfance retrouvé au moment même où a été aperçue la tromperie de son compagnon.

Edna Pontellier, elle, est une femme qui s’éveille, selon le titre du roman de l’écrivaine américaine Kate Chopin. Un éveil à autre chose que sa vie oisive de la bonne société de Louisiane à la fin du xixe siècle, mariée et mère de jeunes enfants. Edna qui « n’était pas une mère avant tout [4] », un été, apprend à nager, peu à peu se découvre amoureuse, se met à peindre et cherche à devenir « elle-même ». Dans les tourments qui s’ensuivent, ceux des embrouilles de l’amour et du désir aux arcanes desquels elle s’est en effet éveillée, l’acte qu’elle pose est d’abord celui de quitter sa maison et de s’installer à côté, dans une autre, plus modeste, un petit pigeonnier choisie par elle seule. L’histoire tourne mal et Edna ne trouve pas d’autre sortie que mortelle. Restant prisonnière de la logique du fantasme masculin comme du sien, Edna n’a pu se tenir sur le bord fragile de l’éveil, sans qu’il ne vire au « réveil total […] c’est-à-dire la mort. [5] »

Il y a un trait commun, ténu mais néanmoins remarquable, entre Ann Hidden et Edna Pontellier, au moment tournant de leur vie : le choix d’une nouvelle maison et l’éprouvé du corps qui nage. La maison et la mer, le fini et l’infini, deux lieux pour loger un seul corps et deux jouissances.

La maison fait bord qui enserre un vide, celui aussi bien à partir duquel viennent prendre forme les objets de la sublimation, la musique pour l’une, la peinture pour l’autre. Elle délimite un lieu et chacune de ces deux femmes la veut plus dépouillée qu’auparavant, dans le mouvement de se déprendre des atours et des semblants du paraître : une nouvelle résidence pour le corps, autre que les identifications par lesquelles se faire être, plutôt affine à la solitude et qui fasse signe de liberté. Et dans la mer en revanche, le corps se fond dans « une jouissance enveloppée dans sa propre contiguïté [6] ».

Celle qui a largué les amarres, Ann Hidden, reste arrimée à la vie, et celle qui n’a pas rompu, Edna Pontellier, finit par s’éjecter définitivement de la scène en s’éloignant du rivage jusqu’à la mort. La formule saisissante du poète Ghérasim Luca résume l’enjeu crucial d’un usage féminin de la liberté et de la solitude : « Comment s’en sortir sans sortir ? »

[1] Quignard P., Villa Amalia, Paris, Gallimard, folio no 4588, 2006, p. 46.
[2] Ibid., p. 105.
[3] Chopin K., L’Éveil, Éditions Liana Levi, 1990, p. 39.
[4] Lacan J., « Improvisation : désir de mort, rêve et réveil », L’Âne, no3, 1974.
[5] Lacan J., « Propos directifs pour un Congrès sur la sexualité féminine », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 735.
[6] Lacan J., « Propos directifs pour un Congrès sur la sexualité féminine », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 735.