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Lors de leur séjour au Japon, entre 1923 et 1929, Eugen Herrigel – philosophe allemand, spécialiste de Kant et d’Eckhart – et sa femme Gutsy voulurent s’initier aux pratiques traditionnelles de cette culture. Ils choisirent ensemble le tir à l’arc et elle s’initia de surcroît à l’art floral. Chacun témoignera dans un livre de ce en quoi cette expérience aura totalement changé sa vie et son rapport au corps. Le livre d’E. Herrigel [1], édité en 1948, aura un succès international [2]. C’est l’époque où le terme de zen se répand dans la culture occidentale.

L’intérêt de ce texte pour aborder ce qu’il en est du corps, et particulièrement du féminin, est précisément de proposer un appui, une « aide contre [3]». La Chine et le Japon, avec leurs différentes écritures, serviront souvent de support à Lacan pour penser.

Lacan et le tir à l’arc

Le livre de Herrigel est réédité en janvier 1964. Or Lacan, la même année, au moment de son « excommunication », fait référence, en mai 1964, d’une manière discrète, au tir à l’arc quand il élabore le trajet de la pulsion. Il fait un tracé [4] qui comporte d’un côté la boucle de la pulsion mais aussi le cercle avec son bord-trou-fenêtre-cadre [5] d’où part et revient cette tension en boucle. Alors que le livre illustre parfaitement le fait que l’archer ne vise pas tant la cible que lui-même confirmant donc ce trajet en boucle, le nom de Herrigel ne figure pas dans le Séminaire XI, pas plus que la référence au zen qui fut pourtant inaugurale lors de l’ouverture de son Séminaire en 1953 [6]. Il évoquera plus tard les précautions à prendre face au risque d’un malentendu quand on évoque le zen du fait des « sottises qui s’empilent sous ce registre. Mais après tout, pas plus que sur la psychanalyse elle-même ». [7]

D’un faire : respirer

En fait, la surprise est ailleurs. Ce n’est pas tant le trajet en boucle, le fait de se viser soi-même qui est au centre de ce livre, que la nécessité d’apprendre une certaine façon de respirer. Herrigel raconte qu’il ne progresse pas dans ses exercices. Il « répète sans cesse le déjà répété » [8]. Son maître intervient pour lui dire que s’il n’y arrive pas c’est parce qu’il « a une volonté trop tendue vers une fin » [9]. Il doit prendre appui sur la respiration qui elle, ne vise rien. En somme un rien faire doit précéder tout faire. Or c’est bien là, la difficulté. Herrigel dit que chaque fois un afflux de pensées venant « du plus loin » [10] lui fait oublier son attention à la respiration.

Du trajet en boucle de la pulsion au trou.

Pourquoi Lacan ne parle-t-il pas de la respiration ? Il en avait pourtant déjà parlé. Il s’était référé à un article d’Ernest Jones mettant en rapport la voix, l’expiration avec l’analité [11]. « La parole s’apparie à l’excrément. » [12] Ce rapprochement avec l’analité et la demande de l’Autre rend compte du fait, que, très concrètement, l’Autre nous pompe l’air. De même, Lacan rappelait qu’à la naissance, il y a eu l’intrusion radicale d’un « milieu foncièrement Autre [13]». Toutes ces références portent sur une respiration liée au désir, au fantasme et donc à la constitution de la boucle pulsionnelle. Le cercle vide, plus que la boucle du trajet de la pulsion, serait-il alors en rapport avec une respiration Autre, une respiration féminine ?

D’une respiration topologique

Lors de la séance du 15 décembre 1965 [14], Lacan reprendra le cercle d’où part la boucle pulsionnelle. Il se réfère en effet au tracé d’un cercle vide fait par un moine en marge de son texte écrit. Ces deux calligraphies distinctes retiennent son attention. Là, il signale que cette calligraphie du cercle est en rapport avec une pratique de la respiration [15]. Mais la surprise ne s’arrête pas là. Il rappelle, avec les mêmes termes qu’en 1953, la manière abrupte dont un maitre zen intervient [16] et fait le rapprochement entre cette calligraphie et ce qu’il nomme la sienne, soit la topologie [17] comme respiration. « Si nous continuons à croire, dur comme fer, à nos trois dimensions dans lesquelles en effet nous avons bien des raisons de leur marquer de l’attachement, c’est parce que c’est là que nous respirons ». Ce cercle où nous respirons et qui cerne l’éprouvé d’un jouir singulier résulterait donc d’un savoir y faire avec ces trois dimensions. C’est sur cette écriture, écriture du trou, et non du vide ou du manque, que s’appuie le féminin. Lacan va s’attacher par la suite à cette orientation.

Mon corps

Mon corps, mon oui « c’est ça [18]» à cet éprouvé Autre qui trouve à s’écrire dans la topologie des nœuds, laquelle distingue des jouissances et des modalités du trou, est donc autre que celui de la logique subjective – phallique, virile – et de son écriture. C’est avec ce corps là que l’on sent une disponibilité créatrice. La métaphore qu’on trouve dans ce livre est celle d’un lac avec ses bords qui enserrent la puissance de l’eau en attente de se déverser. A propos du tir à l’arc, il est en effet indiqué qu’il faut « apprendre à bien attendre » que « quelque chose tire [19]». Ce corps appui – comme lorsque Freud dit prendre son assise [20] sur le non reconnu, sur l’ombilic du rêve – n’est donc pas du même ordre que celui qui se sent happé, précipité vers un but à atteindre, comme dans la logique phallique. L’un, celui du féminin, respire, respire la vie, l’autre, pris dans la prison du fantasme, étouffe et s’essouffle dans la mortification signifiante.

 

[1] G. Herrigel La voie des fleurs, Paul Derain 1964, 3° édition. E. Herrigel, Le Zen dans l’art chevaleresque du tir à l’arc, Paul Derain, 4° édition, 1964.
[2] www.japethno.fr/textes/JaponSHS/Lozerand-passeurs_zen.pdf
[3] Lacan J., Le séminaire, Livre XXIII, Le sinthome, Paris, Seuil, 2005, p. 155 et J-A Miller dans Notices de fil en aiguille, p. 241.
[4] Lacan J., Le séminaire, Livre XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1973, p. 162 sq.
[5] Miller J-A., « L’image reine », La Cause freudienne, n° 94, Paris, Navarin/Seuil, p.28
[6] Lacan J., Le Séminaire, Livre I, Les écrits techniques de Freud, Paris, Seuil, 1975, p.7
[7] Lacan J., Le Séminaire, Livre XIII, L’objet de la psychanalyse, leçon du 15 décembre 1965, inédit
[8] Ibid., p. 46
[9] Ibid., p. 38
[10] Ibid., p. 42
[11] Lacan J., Le séminaire, Livre VI, Le désir et son interprétation, Paris, Seuil, 2013, p. 454, et Le Séminaire, Livre X, L’angoisse, p. 346.
[12] Miller J-A., LQ n° 457 Le secret de Charlie 15 janvier 2015.
[13] Lacan J., Le Séminaire, livre X, p. 378.
[14] Lacan J., Le Séminaire, livre XIII, L’objet de la psychanalyse, leçon du 15 décembre 1965, inédit.
[15] Voir Enso.
[16] Voir aussi Entretiens de Lin-Tsi, Fayard 1972.
[17] Ibid., leçon du 15 décembre 1965.
[18] C’est la traduction de J-A.Miller du « Es ist so » de Hegel dans son Journal d’un voyage dans les Alpes bernoises, « pas devant la montagne mais devant le trou » (Cours 9/2/2011).
[19] Ibid., p. 38, p. 59.
[20] Le texte de Freud « an dem Unerkannten aufsitzt » comporte cette métaphore de l’assise, de l’assiette que Marcel Ritter dans sa question à Lacan souligne. Voir Cause du désir n°102 p. 35.