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La publication récente de ses Carnets [1], permet d’approcher au plus près la singularité d’une mélancolie féminine, celle de la romancière et comédienne italienne, Goliarda Sapienza. Ils attestent de la façon dont une femme a pu trouver dans l’écriture un support pour border sa douleur d’exister. Le regard qu’elle porte sur celle-ci est lucide, cernant au scalpel de sa plume ces vérités qui suscitent un sentiment de terreur et ne deviennent supportables qu’à la condition de les coucher sur le papier, sans cligner des yeux, jusqu’à la prochaine fois. Cette terreur est une fidèle compagne, un nom de sa vulnérabilité face au réel : « Tout un passé me tombe sur le corps comme de la poix : il n’y a pas de joie dans ce souvenir. Seulement la terreur de l’abîme du temps : d’où est-ce que je viens ? D’un gouffre d’ancienneté terrible. Et comment suis-je arrivée jusque là ? Je n’en sais rien.[2] » Profonde vulnérabilité à laquelle l’écriture apporte le frêle rempart des mots justes. Virginie Despentes, saisie par la lecture de son journal, dit que toute la singularité de Sapienza réside dans « sa façon unique d’être prête à ­accueillir la vérité »[3].

Les Carnets naissent d’un don, celui de son dernier compagnon, Angelo Pellegrino. Il lui offre   son premier carnet alors qu’elle connaît un nouvel effondrement dépressif après les dix années consacrées à l’écriture de L’art de la joie. Ce n’est que le début d’une longue attente car Goliarda ne verra pas son chef-d’œuvre publié de son vivant. Deux plaies restées ouvertes, reviennent sans cesse au long de ces 8000 pages, réparties sur une quarantaine de cahiers, qui s’étendent sur vingt ans. La perte d’une mère à qui elle vouait une singulière adoration d’une part, le dénudement du réel totalitaire de l’utopie communiste de l’autre. Les deux sont liés, sa mère – la militante socialiste Maria Giudice – étant la première incarnation exaltée de cet idéal. Au cœur de la mélancolie de Sapienza, gît l’ombre de l’objet que fut cette mère, dont le statut de femme d’exception empêche d’en faire le deuil. Certaines formules l’érigent comme Idéal, « Maman, maman, ma mère, grand amour et exemple pour moi, à jamais.[4] », d’autres en désignent l’exception : « En riant toute seule je me demande si je n’ai pas rencontré – en naissant – la seule mère véritable qui ait existé sur terre. »[5] Parfois c’est le revers de cette idéalisation qui surgit sous forme de reproche lorsqu’elle évoque « le grand déluge de souffrances qui me sont tombées dessus depuis la digue mal entretenue (ou mal construite ?) d’une enfance anormale, bâtie par les miens dans la perspective d’un monde qu’ils disaient être à nos portes (utopie), et qui non seulement n’est pas venu, mais dont je crains, pour ceux qui naîtront après moi, qu’il ne vienne jamais »[6]. Mais plus que la ruine des idéaux, la deuil impossible de Sapienza touche au joint le plus intime qui la relie à la vie et plus précisément à son refus d’accepter, que ceux qui l’ont donnée, s’en aillent : «  La seule ressemblance que je trouve avec cette pulsation de vague du souvenir douloureux est ce qu’on appelle en psychanalyse association libre : en ce cas, une association libre mais contrainte en même temps par une perte profonde – ou rupture – de la continuité de la vie que seuls les parents et les amis peuvent donner, en ne mourant pas – grand mensonge nécessaire mais atroce – comme ils nous l’avaient promis dans l’enfance. Une mère en effet dit toujours : « Maman sera toujours près de toi, toujours près de toi, n’aie pas peur »[7]. D’autres passages circonscrivent le lieu précis de la cassure, l’avant et l’après creusés par la décompensation de sa mère, donnant naissance à une pente suicidaire qui ne se dissipera jamais : « C’est ainsi, il y a toujours, en moi, quelque chose qui me fait refuser la vie. Refus de la vie ou de l’action que la vie impose depuis que ma mère sombra dans la folie en ce lointain hiver 42. Qu’étaient les Allemands, la faim, devant cette folie ? Rien. Cette folie m’a brisée et je n’arriverai pas à la chasser de mes émotions.[8] »

Les pages qu’elle écrit sur ses voyages en Chine et en URSS distillent une épure de la mélancolie. Comme si une affinité se tissait entre l’illimité qui submerge son être de femme et l’immensité de ces paysages sans bord, de ces terres qui s’étendent « à l’infini sans interruption, jusqu’au point où le regard et la pensée sont obligés, perdus, de capituler »[9]. Villages misérables, « cette humanité tellement abrutie par le travail qu’on la dirait animale », « ces hommes pliés en deux sous des charges », confirment ce que, dès très tôt, elle n’a pas voulu ignorer le réel engendré par le rêve communiste, l’obligeant à s’assumer seule, politiquement, parmi les siens et à s’avancer « dispensée du vain enthousiasme »[10]. Un tel dénuement, constaté ici ou là, la plonge dans un désespoir  aussi infini que les étendues qui défilent à la fenêtre du Transsibérien : « Après des heures de cette rizière infinie à droite et à gauche, l’esprit se perd dans l’effrayante mélancolie des grands horizons de steppe. »[11] De ce voyage à la fin des années 70, elle rentrera armée de la conviction de vouloir continuer à mener un autre combat, celui de sa « révolution en femme »[12].

Dans l’intensité de plusieurs vies réunies dans un seul destin féminin – résistante au nazisme, comédienne célèbre au théâtre, farouche défenseuse des libertés des femmes dans l’après-fascisme italien, gauchiste lucide sur la férocité de l’Un communiste – les Carnets dévoilent une autre facette : celle d’une femme trop éveillée au réel. Elle le dit parfois en toutes lettres : « Inconsciemment, j’ai pensé que la description de l’une de ces douleurs d’enfance – combien j’en ai eues ! – pourrait exorciser cette sensibilité ²à voir au-delಠ[…] Je cherchais à éradiquer ce murmure constant qui me parle dans la lumière, dans l’ombre, dans l’expression cachée d’un visage »[13]. L’appel mélancolique qui traverse son existence est solidaire de sa position consistant à ne pas pouvoir regarder ce réel qu’en face.  Si pour Lacan « le réveil total c’est la mort – pour le corps »[14], l’étoffe que l’écriture a produite a permis à Goliarda Sapienza, longuement, de maintenir assez d’écart entre les deux pour continuer à vivre et pouvoir accueillir, lorsqu’elle se présentait, l’évidence de la joie.

 

[1] Sapienza, G., Carnets, Le Tripode, 2019.

[2] Ibid., p. 146.

[3] Despentes, V., « C’est un texte qui me fascine » : quand Virginie Despentes redécouvre Goliarda Sapienza », Le Monde.fr, 1 mars 2019.

[4] Sapienza, G., Carnets, Le Tripode, 2019, p. 42.

[5] Ibid., p. 140.

[6] Ibid., p. 212.

[7] Ibid., p. 222.

[8] Ibid., p. 107.

[9] Ibid., p. 67.

[10] Ibid., p. 64.

[11] Ibid., p. 62.

[12] Ibid., p. 64.

[13] Ibid., p. 291.

[14] Lacan, J., « Improvisation : Désir de mort, rêve et réveil », L’Âne, 1981, n°3, p.3.