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« Longtemps, j’ai cru que c’était leur jouissance, qui m’attirait. Je ne voyais pas que c’était leur liberté. C’est madame Guyon qui m’éclaira […]. Les mystiques sont des gens qui prennent le large, voilà ce qu’elle m’a enseigné. »

Catherine Millot

La vie parfaite

 

Avec La vie parfaite [1], Catherine Millot –  ayant filé courageusement à la lettre les tribulations de ses Abîmes ordinaires [2], nous offre à découvrir la subjectivité de trois femmes mystiques, Jeanne Guyon, Simone Weil et Etty Hillesum, « pas-toutes dans la fonction phallique » donc, trois destins (extra)ordinaires aux festins de leurs privations et de leur soif d’absolu.

Femmes mystiques, femmes Phénix des nuits solitaires, « au fond de la haine de soi », arpentant le réel, ébranlées d’événements de corps, maladies, accidents, d’austérités aussi à dessein et « l’imagination dans un détraquement effroyable »[3], dixit Jeanne Guyon. Dans la quête de transformations en profondeur de leur vie intérieure, affrontant les plus ignominieuses adversités jusqu’aux barbares, elles ont scellé le désamour avec ce moi trop aliénant et ses mirages pour se marier avec le goût en Dieu de l’autre et l’infini.

Non sans une adresse répétée et solitaire à ce tiers, l’Autre, ce « dieur » comme nous le formule avec logique Lacan dans Encore. Ce néologisme qui contracte « Dieu » et « le dire » : « Pour un rien le dire, ça fait Dieu. Et aussi longtemps que se dira quelque chose, l’hypothèse Dieu sera là » [4]. Ce qui consonne assez avec la tradition apophatique de la mystique, à savoir acquiescer au caractère non connaissable et absolu de Dieu. Combien de fois Jeanne Guyon n’écrit-elle pas, notamment au temps des sécheresses et des tentations – « bien aise d’être regardée » –, quand l’oraison passive la déserte, que toutes les vertus deviennent impossibles, pire encore lors de la longue nuit mystique, de près de sept années, tentation de la chair, que Dieu est si lointain, qu’il l’a abandonnée. Tout en continuant de s’adresser à lui, puisqu’il est cause de tout, avant le retournement durable de son âme en lui et en toutes choses. Car les mystiques ont aussi jeté les filets de la lettre pour capturer leurs épreuves et degrés, leurs croix, les âmes mourantes jusqu’à l’indifférence, les dérélictions suprêmes, drapées d’Hilflosigkeit – sans personne, ni Dieu. Écrire aussi les franchissements et les retournements des états à égale proportion de l’intérieur et de l’extérieur, mais aussi les grâces, extases, visions, jusqu’à la perfection de l’anéantissement dans l’immense. Bien que Guyon nous avertisse que « l’expérience n’égale jamais l’expression », énonçant ainsi « les lois » de la jouissance et du langage… Où situer alors les jaculations de la fin de sa vie qui s’écrivaient sous forme de Cantiques et sur tout ce qui lui tombait sous la main [5] ? C’est aussi encore à cette intersection que la tentative de théologiser, ou de faire science, système, de l’expérience mystique échoue contre le récif d’une radicalité d’un en-deçà et un par-delà qui échappe, mais s’éprouve. Mais qui est donc la déterminée Jeanne Guyon, contemporaine de Louis XIV qui l’embastillera cinq ans durant et divisa l’horizon chrétien de son époque entre les quiétistes et les anti- sans n’avoir jamais connu Molinos ? De sa naissance en 1648 à Montargis, dans une famille de petite bourgeoisie et « de grande piété », Madame Guyon se souvient d’être née prématurée et malade et qu’elle aurait pu mourir dans les limbes. Elle retiendra de ses « alternatives de vie & de mort dans le commencement […] » comme « de fatales augures de ce qui me devoit arriver un jour  ̶  tantôt mourante par le péché, tantôt vivante par la grâce ». Très vite ballotée entre différents couvents, elle se tourmente de ses « fautes » très tôt, souffre de l’indifférence de sa mère et de solitude. Elle se réfugie dans les lectures romanesques, isolée dans sa chambre, « affamée d’en trouver la fin », n’y trouvant rien « qu’une faim de lire ». Elle les abandonne dès avant son mariage pour leur préférer la lecture des Évangiles et celle de Saint-François de Sales. De son père qu’elle respecte, elle évoque un amour réciproque et n’aspire à rien d’autre que d’être auprès de Dieu quand cet homme parle de lui. Mariée à seize ans, à son insu, à un homme de vingt-deux ans son ainé et fortuné, elle accueille néanmoins ce mariage comme une promesse de liberté. Mais très vite, il s’avère un chemin de croix pour elle, sans cesse rabrouée par une belle-mère veuve, un mari impérieux quoiqu’aimant et qui tombe malade de la goutte quatre mois après son mariage. Le couperet tombe : « Voilà quelle était ma condition dans le mariage, qui était plutôt celle d’une esclave que d’une personne libre ».

Veuve à vingt-huit ans, elle aura préalablement perdu sa mère, son père, sa première fille, son fils de la vérole qui la défigurera, elle, à l’âge de vingt-deux ans – si sensible alors à sa beauté, mais ainsi soit-il –, elle se dépouille de tous ses biens, place ses enfants sous tutelle, ne garde qu’une infime pension, et se voue dès lors à son apostolat spirituel. Elle demeurera laïque toute sa vie, refusant d’être supérieure d’une communauté, n’embrassant jamais aucun ordre. Qu’avait-t-elle trouvé sur son chemin qui excéda Bossuet, homme d’Église, précepteur du Dauphin, évêque de Meaux, de réputation plutôt sensible au courant mystique, mais qui finit par la persécuter en cherchant à la rendre hérétique auprès du roi et du pape, non sans les intrigues de Madame de Maintenon, qui l’avait pourtant un temps soutenue ? Très en substance, elle avait rencontré avec le – paradoxal – pur amour, quête de perfection chrétienne, ce qui par la négation de tout amour-propre et propriétés est dans la passivité en Dieu, un amour direct qui se hait soi-même, ne veut rien, ne désire rien, n’attend rien hic & nunc, ni dans l’éternité. Ce qui n’était pas sans menacer l’autorité temporelle de l’Église sur les âmes, d’autant qu’elle prêchait une oraison passive pour tous, et incommodait en profondeur certains enjeux théologiques, entre autres, celui du salut. Et non sans poser question sur la manière de vivre das Ding en soi. Fénelon, son dernier confesseur, bien qu’entre eux circule une liberté – « union » pour elle –  entre dirigeant et dirigée, tenta de justifier ses écrits et d’ériger un système. Ce grand homme d’Église, archevêque de Cambrai, capitule néanmoins devant la fin de non-recevoir de Rome en 1699. Le voilà tombé en disgrâce. Ce qui signa « [l]e crépuscule des mystiques »[6] en France. Pas pour elle. Enfin libérée des geôles, elle recevait, à la fin de sa vie, la visite de voisins protestants allemands, anglais, qu’elle ne chercha pas même à convertir, et reprit sa correspondance avec Fénelon. Elle mourut à l’âge de soixante-neuf ans en 1717, deux ans après le roi.

Ainsi donc « pourquoi ne pas interpréter une face de l’Autre, la face Dieu, comme supportée par la jouissance féminine ? »

Quelle en serait sa version contemporaine ?

[1] Millot C., La vie parfaite, Jeanne Guyon, Simone Weil, Etty Hillesum, Paris, Gallimard, 2006

[2] Millot C., Abîmes ordinaires, Paris, Gallimard, 2001

[3] Toutes les citations de Jeanne Guyon sont extraites de La vie de Madame J.M.B. de la Mothe-Guyon, deux tomes consultables en ligne : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k67913q/f81.image.texteImage

[4] Lacan. J., Le Séminaire, Livre XX, Encore, texte établi par Jacques-Alain Miller, Paris, Seuil, 1975, p. 44-45.

[5] Millot C., op. cit., p. 108.

[6] Cognet L., Crépuscule des mystiques, Desclée, Paris, 1991