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Son nom [1] est un hapax dans le Séminaire de Lacan. Ses écrits du xiiie siècle sur lesquels Lacan s’est « rué » consistent en poèmes, lettres et visions. Les données bibliographiques sont rares. Issue d’un milieu sans doute aisé, c’est une lettrée. Son mysticisme témoigne d’une impressionnante culture théologique.

Sa correspondance indique qu’elle fût à la tête d’un groupe de femmes pieuses, des Béguines, mouvement laïque surgit à la fin du xiie siècle. Leur liberté les exposait à l’inquisition, elle a dû errer pour ne pas finir sur un bûcher.

Si l’étymologie de béguine reste incertaine, avoir le béguin signifie encore éprouver de l’amour dont Lacan dit qu’il est toujours réciproque au sens où « l’amour demande l’amour »[2]. À cet égard Saint Bernard, mystique du xiie siècle, considère que « Dieu n’aime que pour qu’on l’aime », et pour Hadewijch : « Amour exige de l’amour plus que l’esprit ne peut saisir »[3]. « Pressée »[4] par Dieu dès ses dix ans, elle n’a « jamais pu accepter que quelqu’un avant [elle] l’ait aimé aussi profondément qu’[elle] »[5].

Ses poèmes parlent de l’attente dans laquelle elle languit, en contrepoint de rares moments d’extase vécus comme « récompenses »[6]. Ils ne contredisent pas l’autre aphorisme lacanien « parler d’amour est en soi une jouissance »[7] et empruntent la forme de la littérature courtoise née au même xiie siècle. Au fil d’épreuves l’aimée inaccessible cède à l’aimant et le fin’amor apporte la joy qui excluait en principe la relation charnelle. Cette mystique flamande opère donc une transposition de « la loi des amants courtois ». Il faut vivre, dit-elle, pour la Minne, l’Amour qui est personnifié.

Le désir qui la remplit « de peur et de douleur »[8], l’attente jusqu’à « l’ire » d’un signe de l’aimé coïncident avec l’hiver quant au printemps les jardins fleurissent et annoncent les noces. Dans sa Lettre xx, c’est au fil de douze étapes qu’elle y parvient.

Elle nomme « fruition »[9] cette union mystique de telle sorte qu’on ne puisse plus différencier les amants. « Nous fondîmes en un », écrit-elle dans sa septième Vision, « si bien que je ne pouvais ni le reconnaître, ni le percevoir en dehors de moi ».

Si certains de ses propos paraissent inspirés de l’union sexuelle – « Ils jouissent l’un de l’autre en toute réciprocité, bouche à bouche, cœur à cœur, corps à corps, âme à âme »[10] – la volupté au sens génital est exclue. On se fourvoie, dit Lacan, « de ramener la mystique à des affaires de foutre »[11].

Le chemin pour parvenir à cette acmé est curieusement qualifié de « douce violence »[12] ou de « fardeau léger »[13]. Le Poème xvii fourmille de ces formules équivoques qu’on doit rapprocher des oxymores du Pseudo-Denys l’Aréopagite dans sa Théologie mystique datée du vie siècle, référence de la théologie médiévale. Il y énonce que le but de la théologie est de rejoindre Dieu dans une « suave » union, adjectif que reprend Hadewijch.

Inspiré du néoplatonisme, il introduit la « théologie négative » soit qu’il est plus aisé de dire ce que Dieu n’est pas que ce qu’il est. Hadewijch écrit à son tour que « les concepts humains n’arrivent pas à exprimer Dieu »[14], et l’extase s’éprouve, mais reste ineffable. « Pour tout ce qui est de la terre on trouve des mots et on peut le dire en néerlandais, mais ici le néerlandais ne me sert à rien et les mots pas davantage. »[15]

Il s’agit bien de « l’autre satisfaction », cette jouissance « sur laquelle la femme ne souffle mot »[16] et « dont peut-être elle-même ne sait rien, sinon qu’elle l’éprouve – ça elle le sait »[17], ponctue Lacan.

Aussi affranchis de tutelle que puissent apparaître les mystiques en raison des expériences hors norme qu’ils vivent, il apparaît qu’ils sont comme contraints par une structure dont on peut retrouver la forme dans la Bible et quelques autres textes de théologie mystique.

Ainsi, du Cantique des cantiques qu’elle a lu [18], l’un des plus poétique livre de la Bible, est formé de chants d’amour entre un homme et une femme. À l’attente de la rencontre succèdent des noces où les amants se fondent en « une seule chair ». Les images érotiques qu’il contient sont considérées comme une allégorie de la relation d’amour entre l’âme humaine et le Christ.

Les sermons de Saint Bernard le commente, Hadewijch le cite [19], elle a copié des passages des écrits de son ami Guillaume de Saint-Thierry [20] qui nourrissent les mystiques du Moyen Âge et bien au-delà.

Ses quatorze visions suivent une progression parallèle à celle de ce texte. Elles sont précédées de douleurs térébrantes [21], souvent déclenchées par la communion [22] ou les mots d’amour [23] d’un cantique, puis elle se sent « ravie hors d’elle »[24]. Elle y décrit des tableaux extraordinaires où on reconnaît les symboles de L’Apocalypse de Saint Jean. Cependant ils laissent une place au moins égale à des dialogues d’amour entre, « ma Bien-Aimée » et « mon Bien-Aimé »[25].

Aussi si pour Lacan l’Autre satisfaction est obtenue par le moyen de la parole, il convient de souligner que se sont précisément des paroles d’amour qui permettent l’accès à cette extase infinie : « La jouissance m’engloutit et je tombai dans l’abîme sans fond. Je sortis hors de mon esprit pour cette heure, dont on ne peut jamais parler »[26].

[1] Lacan J., Le Séminaire, livre xx, Encore, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1975, p. 70.

[2] Ibid., p. 11.

[3] D’Anvers H., Écrits mystiques des béguines, Paris, Seuil, 1954, p. 99. (désormais abrégé par Les Poèmes).

[4] D’Anvers H., Les Lettres. Ed. Du Sarmant, 2002, p. 123, (désormais abrégé par Les Lettres)

[5] Ibid.

[6] D’Anvers H., Les Poèmes, op. cit., p. 84 & 122.

[7] Lacan J., Le Séminaire, livre xx, Encore, op. cit., p. 77.

[8] D’Anvers H., Les Visions, Ed. Ad Solem, 2000, p. 51.

[9] Ibid., p. 14.

[10] D’Anvers H., Les Lettres, op.cit., p. 116.

[11] Lacan J., Le Séminaire, livre xx, Encore, op. cit., p. 71.

[12] D’Anvers H., Les Poèmes, op. cit., p. 91.

[13] Ibid., p. 98.

[14] D’Anvers H., Les Lettres, op. cit., p. 206.

[15] Ibid., p. 171.

[16] Lacan J., Le Séminaire, livre xx, Encore, op. cit., p. 56.

[17] Ibid., p. 69.

[18] D’Anvers H., Les Lettres, op. cit., p. 140, 147, 185 & 222.

[19] Ibid., p. 155.

[20] D’Anvers H., Les Poèmes, op. cit., p. 32, note 25, cf. aussi Les Lettres, p. 177.

[21] d’Anvers H., Les Visions, op. cit., p. 51.

[22] Ibid., p. 13 & 33.

[23] Ibid., p. 62.

[24] Ibid., p. 77.

[25] Ibid., p. 29.

[26] Ibid., p. 94.