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Ce numéro nous invite à tracer une ligne de partage entre d’une part, des parlêtres qui peinent à border une jouissance débridée, illimitée, régie par la pulsion de mort, et d’autres part, la position mystique qui tend volontairement vers une jouissance supplémentaire libre des limites phalliques. En effet, les femmes mystiques ainsi que quelques hommes qui  ̶  arrivant « à se mettre du côté du manque et de la carence »[1] ̶ sont « aussi bien que des femmes », s’appliquent avec un grand effort et au prix d’une souffrance à se dépouiller de leur moi ainsi qu’à détruire les biens qui procurent des plaisirs terrestres. Ceci, afin d’accéder, au-delà de l’objet fétichisé, à un amour désintéressé, trempé dans une jouissance Autre. Cet amour qui ne veut rien trouve à se loger dans la parole et s’adresse à un Dieu en creux, Dieu de la tradition apophatique, dont tout ce qu’on peut dire est ce qu’il n’est pas. Ce n’est donc ni le Dieu tout amour du christianisme, ni le Dieu juif de la colère, mais un Dieu qui n’a que la parole comme consistance. Autant dire qu’il s’agit de Ⱥ ou encore de dieur [2].

Affranchi des embrouilles de la jouissance phallique, le mystique gagne en liberté, ce qui risque de l’exposer aux fureurs de l’establishment ecclésiaste [3]. Il n’empêche que cette liberté est célébrée par une expérience d’extase qui lui permet de prendre le large [4]. Si cette expérience lui procure de la joie, c’est parce qu’elle l’arrache à ses petites habitudes quotidiennes de jouissance phallique pour lui offrir du nouveau. De l’air ! C’est l’écriture poétique comme moyen d’aborder le dieur qui lui donne accès à cette nouveauté. Lacan dira dans le Séminaire III que la poésie produit un nouvel ordre de relation symbolique au monde, là où les Mémoires du Président Schreber ne nous introduisent pas « à une dimension nouvelle de l’expérience »[5]. Parmi les noms de poètes capables d’une telle écriture qui crée du nouveau, il mentionnera Saint Jean de la croix.

Si l’expérience mystique de l’éprouvé qui ne peut se dire nous enseigne sur la jouissance féminine, sans doute n’y a-t-il pas à établir une équivalence point par point entre les deux. Car la jouissance érotomaniaque logée dans la parole et le ravage qui revient sur le parlêtre féminin du fait de sa demande d’amour à caractère infini [6] ne semblent pas correspondre à l’expérience mystique. Le mystique ne subit pas « l’effacement de soi » comme ravage venant de l’Autre, car c’est le sujet qui cherche à provoquer cet effacement.

Là où, chez le mystique, l’écriture permet un départ vers le large d’un amour corrélé à la jouissance féminine et supplémentaire, quand le Nom-du-père est forclos l’écriture sert plutôt à border une jouissance en trop, impossible à délimitée. Le sujet, au bord du trou du réel, doit trouver les moyens de maintenir ce réel à l’écart. Ainsi, Goliarda Sapienza trouve-t-elle dans l’écriture « un rempart de mots justes » par rapport à son éveil extrême au réel qui la situe aux frontières de la mort [7]. Dans d’autres cas, faute de pouvoir être le phallus de l’Autre, le sujet se fait l’objet de sa pulsion déchaînée, et ceci sur un axe qui va d’être tout pour l’Autre à « être la femme la plus désirable qui soit… qui peut disposer du plus grand nombre d’hommes possible »[8]. Chez le mystique, il s’agit de destituer de façon radicale le moi pour accéder à une jouissance féminine et supplémentaire, là où, pour le sujet qui se soumet à la jouissance de l’Autre, il s’agit au contraire de consolider le moi, afin de faire barrage à une jouissance en trop.

 

[1] Voir le texte de Gustavo Freda dans ce volume.

[2] Voir le texte de Élise Clément dans ce volume.

[3] Voir le texte de Philippe Cullard dans ce volume.

[4] Millot C., La vie parfaite, Paris, Gallimard, 2006.

[5] Lacan J., Le Séminaire, livre III, Les psychoses, texte établi par Jacques-Alain Miller, Paris, Seuil, p. 91.

[6] Voir le texte de Nassia Linardou-Blanchet dans ce volume.

[7] Voir le texte de Camilo  Ramirez dans ce volume.

[8] Voir le texte de Corrine Chabot dans ce volume.