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« C’est beaucoup de travail une femme, beaucoup de travail sur le corps. Je trouve révoltant d’être un corps ».[1]

 

Dans  « Putain », Nelly Arcan nous livre sa version d’être une femme, et ce qui fait le travail de sa vie et son point de certitude : « Une femme, c’est être belle ».

Femme, putain, écrivaine, Nelly Arcan, se suicide par pendaison à l’âge de 36 ans. Québécoise, élevée dans une famille catholique, elle fait des études de Lettres [2] à Montréal. Pour financer sa scolarité, elle devient escort girl : « Les femmes là-dedans sont les plus regardées… Elles ont l’air puissant. Ça m’a amenée à la prostitution : être la femme la plus désirable qui soit, être la femme qui peut disposer du plus grand nombre d’hommes possible ».[3]

Elle a construit une œuvre autofictionnelle dont « Putain »  – le premier livre – est  destiné à son analyste à qui elle n’osait parler ! Allongée sur le divan sans voir son visage, elle ne peut se confier.[4] Du divan, elle scrute des bouts de corps de l’analyste ; de l’ongle de l’orteil aux traces de sueur, ce qui suscite son dégoût. A chaque récit, elle  décrit le rapport si singulier à son corps « burqa de chair » – titre d’un ouvrage posthume – qui dit le réel en jeu. Comment être une femme parmi les femmes et s’en distinguer pour un homme ? Comment être l’unique et le rester ? Pour y parvenir, elle se fait objet sexuel de l’homme.

Nous sommes entraînés dans l’obscénité des corps qu’aucun semblant ne voile. L’amour échoue à traiter l’excès de jouissance. Il s’agit ici d’un pansexualisme et de ses usages : prise d’alcool, de drogues et pratiques perverses.

Pourtant, Nelly Arcand connaît de longues périodes d’abstinence. Sa vie est alors un automaton passé à façonner son corps : sport, chirurgie esthétique… pour en faire  un corps de « porn star ». Ce travail sur son corps de femme ne l’empêche pas de connaître l’expérience de la dissolution imaginaire face au miroir : « La plus grande obsession de ma vie, la plus redoutable… : mon reflet dans le miroir. »[5] Dans ce reflet, elle voit quelque chose d’autre qu’elle nomme « la tare ». Quand le regard de l’homme se dirige vers l’autre femme, le laisser-tomber est manifeste et vient dénouer l’unité imaginaire, avec ses effets de cadavérisation : « ma beauté n’était pas soutenue… pour ça il suffit qu’une femme apparaisse dans ton point de vue… la tare s’était logée sous mes yeux, dans mes cernes… c’était violet, impardonnable. Dans la foule il n’y avait plus que mes cernes… ».[6]

La relation avec l’homme vient d’abord la vivifier puis l’entraîne de manière inexorable vers le débridement de la pulsion. Il y a quelque chose chez Nelly Arcand qui ne cesse pas de ne pas s’écrire.

Chaque ouvrage est une remise sur le métier des mots, tentative vaine d’écrire encore et encore pour survivre à ce qui la ravage et en limiter les conséquences. L’écriture s’entrevoit comme un apaisement et réduit son être-de-rien : « Le seul moment où je me dégage de mon impératif de séduction, c’est quand j’écris.»[7]

L’écriture, l’analyse, l’effort d’un bien-dire n’auront permis à Nelly Arcan de border sa mélancolie.

 

[1] Arcand N., « Putain », édition du Seuil, 2001.

[2] Son mémoire de maîtrise a pour titre : «Le Poids des mots, ou la matérialité du langage dans les Mémoires d’un névropathe de Daniel Paul Schreber », mars 2003.

[3] Interview, documentaire sur YouTube de Blaise Majesté, en 2005.

[4] Ibid, p.16.

[5] « Folle », édition du Seuil, 2004, p.157.

[6] Ibid., p.158.

[7] « Les francs-tireurs », entrevue avec Richard Martineau, Télé Québec, 29 septembre 2009.