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D’entrée de jeu, le spectateur est baladé d’une scène à l’autre dans une promesse de vertige que nous fait d’emblée Justine Triet. On y découvre Sibyl [1] dont la décision de se remettre à écrire est aussi imminente que fulgurante. De sa pratique de psy, nous ne saurons rien puisqu’on la voit, dès les premières scènes, mettre un terme à la plupart des suivis. Une chose obscure poussera pourtant Sibyl à répondre à l’appel de Margot, actrice débutante qui l’appelle à la rescousse au moment où elle a annoncé à son amant avec qui elle partage le rôle principal d’un film, qu’elle est enceinte et qu’elle ne veut pas de cet enfant. Sous la pression de son partenaire, elle ne sait plus quoi faire et demande à Sibyl de décider pour elle : avorter ou garder ce bébé.

Sibyl y voit d’emblée un bon pitch pour son livre à venir pour lequel elle manque cruellement d’inspiration. Brisant tous les tabous et dépassant toutes les frontières, Sibyl va se jeter à corps perdu dans une passion avec cette jeune femme, sorte de miroir qui lui reflètera sa propre histoire. Elle découvrira que cette relation dans laquelle elle se plonge l’emmène sur des contrées inconnues de sa propre fiction dont elle usait jusque- là, comme  de « somnifères qui sont nos vérités vitales » [2]. Sibyl avançait masquée et la rencontre avec cette autre femme viendra effriter la mascarade.

Au décours du film se dévoilent des pans de son histoire qu’elle revisite à la lueur de cette rencontre avec Margot. La mise en scène est vertigineuse : des flashbacks nous plongent dans l’amour passionné qui a ravagé Sibyl quelques années auparavant. Refusant de se laisser pénétrer par les mots et l’amour de cet homme dont elle use comme d’un objet sexuel qui la ravage, « elle est entraînée dans des zones où le sentiment d’exister est confondu avec l’intensité de ces états. » [3] Le regard a une place prédominante : le regard de son partenaire fixé sur elle pendant qu’elle se donne du plaisir, solitairement, est une condition à sa jouissance.

Une scène courte mais centrale montre cet homme, partenaire de jouissance, embrassant une autre femme devant Sibyl. Cette scène « rapte » le regard de Sibyl qui ne laisse entrevoir aucun signe de jalousie. Il s’agirait plutôt pour elle, comme J.-A. Miller le propose pour Lol Von Stein, d’être « en attente de capter l’instant magique où se révèle l’objet du désir de l’homme » [4], là où elle avait jusque-là incarné l’objet sexuel, au service de sa propre jouissance, dans un donner à voir.

Au moment où elle rencontre Margot, Sibyl se fixe sur cette autre femme sous la peau de laquelle elle se glisse. On comprend très vite qu’elle y cherche davantage que quelques détails croustillants pour agrémenter son nouveau roman. Margot incarne la question de Sibyl qui tourne autour de l’ombilic du désir et de ce qui fait rencontre entre un homme et une femme, elle qui a bouché ces questions en choisissant un père pour ses filles, un « homme qui ne parvient pas à l’atteindre » mais qui ne la ravage pas non plus. Parce qu’un homme qui l’atteint dans son corps est signe de ravage. La tentative de pénétrer les affres de ce qui fait d’une femme l’objet cause du désir d’un homme se rejoue sur le plateau de tournage du film, lorsque Sibyl se retrouve à guider les deux acteurs dans leur scène d’amour qui l’emporte et la précipite dans un passage à l’acte, en court-circuit. En effet, si ce qui ravit Sibyl est bien « de capter l’instant magique où se révèle l’objet du désir de l’homme », ce n’est pas « en tant qu’elle en serait elle-même l’objet, mais en tant qu’une autre serait cet objet. » [5] C’est dans ce sens-là qu’un « homme peut être un ravage pour une femme, mais aussi le moyen de son ravissement. » [6]

C’est seulement dans le temps suivant, lorsque d’une part, elle s’entend dire ce qu’elle a fait et d’autre part, lorsque Margot le découvre, que ce point de jouissance se dévoile pour Sibyl.

Si « la vie est une fiction que l’on peut réécrire à tout moment » comme le dit très justement l’héroïne de cette histoire, c’est dans la mesure où le choix revient au sujet lui-même de « construire sur sa merde » dont il a voulu en savoir un bout, en l’enserrant dans « une fixion » [7] qui porte cette fois la marque de la jouissance.

[1] Sibyl, film de Justine Triet, Juin 2019

[2] Brousse, M.-H., « La fiction polymorphe », La Cause du Désir, n°87, juin 2014, p. 6.

[3] Miller D., « Les deux rivages de la féminité » La Cause du Désir, n°81, mai 2012, p. 25.

[4] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Les Us du Laps», enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris viii, cours du 24 mai 2000, inédit.

[5] Ibid.

[6] Miller J.-A., L’os d’une cure, Paris, Navarin, 2018, p. 84.

[7] Brousse, M.-H., « La fiction polymorphe », Op. Cit.