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« Nous faisons l’expérience que le langage est un mur, si nous ne sommes pas trop écrasés par le malentendu dans les échanges avec ceux que nous aimons, nous arrivons cependant à parler. Nous faisons alors l’expérience que nous ne sortirons du langage que par effraction ou extase. Le trauma, l’hallucination, l’expérience de jouissance sont des phénomènes de cette catégorie. »[1]

 

Le livre de Pauline Delabroy-Allard, « Ça raconte Sarah », relate une  effraction de jouissance, provoquant une sortie de scène, véritable éjection du langage. Pourquoi  ce roman a-t-il tellement plu, particulièrement aux femmes ? C’est l’histoire d’une passion amoureuse : une femme entre dans la vie d’une autre femme, comme une tornade qui emporte et déracine tout. La narratrice éprouve une passion foudroyante, charnelle et sensuelle, fascinée par cette Autre femme à qui tout semble si bien réussir.

Dans Le Séminaire III, Lacan consacre de précieuses leçons à la question hystérique. L’absence de symbolisation de l’organe féminin conduit chaque femme à devoir inventer une réponse à l’énigme de son propre sexe. Comment être une femme ? est une question épineuse, délicate, qui trouve une issue, dans l’analyse, grâce à la levée des identifications qui entravent le désir. Croire que l’Autre femme recèle un secret, celui de la féminité, est fréquent. C’est peut-être la raison pour laquelle le livre de P. Delabroy-Allard a tout d’abord rencontré un public féminin. A quel point une femme peut se trouver happée, emportée, dévastée par la croyance en La femme, n’est-ce pas un secret féminin ? Cette affinité profonde avec l’illimité de l’amour est une vérité qui dérange la norme-mâle.

Lorsqu’elle rencontre Sarah, la narratrice vient de vivre l’impensable, laissée tombée, du jour au lendemain par l’homme qu’elle aimait et dont elle avait eu une fille. Comment est-il possible de s’être aimés pendant tant d’années puis, du jour au lendemain, de se retrouver abandonnée sans un mot ? Elle s’applique à vivre – sans la vivre vraiment – une vie devenue triste, sans surprise et sans mystère. Cette rupture la laisse au bord du langage : pas de mots pour recouvrir l’impensable, le langage fait défaut. C’est alors, dans un éclat de voix et de couleurs, que Sarah s’invite dans sa vie, « Ça raconte le printemps où elle est entrée dans ma vie comme on entre en scène, pleine d’allant, conquérante. Victorieuse. »[2] Puissante. La métaphore du verre qui lui échappe des mains à ce moment-là est si belle : cette rencontre est un accident dans sa vie. « Elle arrive en retard, essoufflée, riante, c’est une tornade inattendue. » Et soudain, joie, couleur et parole se précipitent. Cette irruption de vie la réinscrit dans le langage. « La nuit tombe. Elle parle, elle parle, un vrai moulin à paroles. Elle est vivante. Elle me pose des questions. Elle ne s’arrête de parler que lorsque les lumières s’éteignent. »[3] Avec la tornade des mots, qui ouvre à l’illimité de la jouissance féminine, vient celle du désir charnel. La rencontre des corps est décisive : «  une révélation, une lumière, une épiphanie ». « La vie extérieure n’existe plus. La vie matérielle non plus. Il n’y a plus qu’elle. » Les jours qui suivent cette première fois, c’est l’arrêt maladie : « Elle me hante, nue, sublime, un fantôme qui fait gonfler mes veines. », « Après la première nuit, être loin d’elle devient une aberration »[4].

La fascination pour cette Autre femme devient dévorante – « on dirait une icône, une image religieuse », « une reine ». Elle pense que Sarah sait comment être une femme : comment il faut danser, bouger, parler, se comporter avec son corps. Elle incarne celle qui ne manque jamais de désir : « elle est gaie, d’une drôlerie irrésistible. Elle est enthousiaste, exaltée, théâtrale. Elle s’émerveille de tout, s’intéresse à tout. Elle a toujours envie d’apprendre. »[5] Elle incarne également celle que tous les hommes désirent : « elle parle en agitant les bras. Elle est elle-même le feu, le tournoiement de l’âme. Elle a l’apparence d’un démon. Elle est belle à tomber par terre, désirable à crever. »[6] La puissance de cette Autre femme lui apparaît illimitée, plus rien d’autre ne compte que cet amour qui ne laisse pas de place au manque.

Mais cette intensité sans limite entre les deux femmes devient irrespirable, l’absence est insupportable, la présence étouffante, des orages éclatent sans cesse, jusqu’au point de rupture qui provoque la sortie de scène. Sarah ne veut plus d’elle. Alors c’est la chute, le point de bascule, plus rien ne l’arrime à la parole. Un billet d’avion pris au hasard pour une ville inconnue est la solution qui s’impose. « Je suis devenue quelqu’un qu’on ne connaît pas. Personne ne sait que je suis là. Personne ne m’adresse la parole. » Le traumatisme du non-rapport sexuel provoque une absence de sens de l’existence, elle se retrouve exclue du champ de l’Autre car cet amour était devenu « tout » pour elle. La rencontre avec l’illimité de la demande d’amour l’a conduite jusqu’à  une sortie du langage, seule issue pour faire taire la voix de l’Autre femme puissante, devenue omniprésente. « Retranchée du monde, transparente, ignorée, incognito », elle n’entend plus que la bora ça, « le vent qui rend fou. » C’est ce décrochage radical d’avec le langage qui m’a saisie et touchée dans ce livre. L’expérience de perte qui structure la jouissance humaine et que chaque être humain a à affronter, peut parfois conduire à un ravage, à un irreprésentable qui fait troumatisme. Et malgré l’expérience de jouissance dévorante qui peut faire croire à la toute-puissance de l’amour, l’Autre reste irrémédiablement séparé, inatteignable. « Nos représentations ont un trou, celle du partenaire que nous ne cessons pourtant de rêver, d’halluciner et de tenter de rejoindre par l’expérience de jouissance. Nous pouvons nous faire toutes les méta-représentations que nous voulons, le partenaire sexuel comme tel reste marqué d’un impossible. »[7]

 

 

[1] Laurent. E, Lost in cognition, p. 102.

[2] Pauline Delabroy-Allard, Ça raconte Sarah, Les éditions de minuit, 2018, p.15.

[3] Ibid, p. 29.

[4] Ibid, p. 34-35.

[5] Ibid, p. 41.

[6] Ibid, p. 51.

[7] Laurent. E, Lost in cognition, p. 102.