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C’est à travers le portrait de trois jeunes filles de quinze ans, Anne, Marie et Floriane, que Céline Sciamma choisit d’explorer la question des débuts de la vie amoureuse et du désir. « La naissance des pieuvres » (2007), titre de son premier film, vient nommer comment chacune d’elles aborde l’énigme de la féminité, et en passe par le corps d’une autre pour y loger sa question et tenter d’en résoudre le mystère.

Ainsi Floriane incarne, pour Marie, l’image de La femme. Nageuse en natation synchronisée, Floriane possède un corps élancé et athlétique qui arrête le regard et suscite l’envie des autres jeunes filles. Et surtout, il est dit d’elle « qu’elle l’a déjà fait », qu’elle « ne ferait que ça, et qu’elle aime ça ». Elle possède ce quelque chose en plus, cet objet a brillant, que les jeunes filles cherchent à s’arracher pour, elles aussi, faire La femme. Floriane joue de cette mascarade et aime à l’entretenir — ce qui en ravit certaines et en répulse d’autres.

Marie, elle, trouve un stratagème pour approcher cette fille : elle accepte, en échange de son inscription dans le club de natation, de l’accompagner et la couvrir lors de ses rendez-vous nocturnes et clandestins. Elle se fait ainsi le chevalier servant de la Dame, acceptant ainsi de la servir — l’asservir. Pourtant Floriane elle-même n’en sait pas davantage que Marie sur ce qu’est être une femme, même si elle suppose l’être. Le savoir sur la féminité que cette dernière lui prête, de façon idéalisée et absolue, est plutôt le sien. C’est ce que Lacan nous rappelle concernant Madame K. pour Dora, qui incarne pour elle « le mystère de sa propre féminité, nous voulons dire de sa féminité corporelle [1] ». C’est le cas ici, lorsque Marie, épiant et scrutant sans cesse le corps de Floriane, cherchant à résoudre par l’imaginaire, la question de son sexe. Mais ce qu’elle cherche à localiser par le regard, ne cesse de lui échapper. Floriane, au-delà de l’imaginaire, est un « autre réel [2] » traversé par une jouissance qui excède le phallus. Ainsi ces scènes de danse où nous voyons Floriane, absente à elle-même, et dont le corps n’est désormais plus rythmé par le ballet de la synchronisation et du Un phallique. C’est plutôt ici un corps qui s’éprouve et dont elle ne peut rien dire. Une jouissance donc au-delà des mots, supplémentaire à la jouissance phallique et que Marie interprète plutôt comme une jouissance absolue et complète dont il faudrait percer le secret.

Or il y a un secret, mais de le dévoiler ne donne aucun mot final sur la féminité. Floriane, en effet, avoue à Marie qu’elle est vierge et qu’elle n’aime pas la proximité du corps des hommes, cela finit toujours sur une dérobade. Marie accepte alors de se faire l’instrument phallique de Floriane en la déflorant — nous soulignons le rapprochement des deux signifiants —, venant désormais se situer à cette place du secret. Marie, tout au long du film, ne dit mot sur son désir. Elle en passe toujours par un autre corps, au gré de jeux de miroirs teintés d’amour et de haine, pour élucider ce qu’est être une femme. Ce qu’elle obtient de Floriane, c’est cet objet a sous la forme du regard et qui a donné consistance au montage fantasmatique, selon une logique masculine, et auquel Marie participe activement

Un autre objet, oral cette fois, apparaît aussi dans le film sur un mode particulier comme le prolongement d’un désir sexuel et inassouvi. Marie cherche dans les poubelles de Floriane la pomme qu’elle a croquée pour la rogner jusqu’au trognon. Objet primordial, et tant investi dans le cas Dora, cet objet oral est ici ramené à un déchet, quoique phallicisé. Il semble en jeu dans le lien érotisé entre les deux jeunes femmes. Les baisers langoureux de Floriane, le rouge de sa bouche, l’appétit vorace de Anne : le film est ici et là ponctué par des scènes où l’oralité convoque davantage la dimension de l’Autre jouissance tandis que l’objet regard plutôt celle en jeu dans la sexualité. Céline Sciamma a fait le choix de séparer les jeunes filles de toute présence parentale, se centrant bien plutôt sur le corps et ses égarements. Mais elle y indique là aussi en quoi la féminité rime avec la solitude d’un Autre qui ne dit rien sur la jouissance. L’Autre femme est une fiction fantasmatique qui fait consister un Autre réel par le biais duquel le phallus est lui-même intégré dans le circuit. Dans le film, il y a un garçon mais sa présence est à peine remarquée face au corps féminin. Il apparaît dans l’ombre de laquelle se déroule les intrigues féminines. Il est tour à tour amoureux de Floriane, puis finalement amant de Anne qui le rejette à son tour pour des raisons obscures. Il est le figurant, « l’homme de paille [3] » de la situation. Néanmoins, pour chacune d’elles, le phallus est un « relais [4]» nécessaire vers le corps de l’Autre femme et ses mystères.

 

 

[1] Lacan J., « Intervention sur le transfert », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 220..

[2] Lacan J., « La psychanalyse et son enseignement », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 452.

[3] Ibid.

[4] Lacan J., « Propos directifs pour un congrès sur la sexualité féminine », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 732.