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C’est une femme qui est occupée, dans les deux sens du terme. Son corps et son esprit sont affairés, tournés vers un objet bien précis. Ils sont occupés à. Mais son esprit et son corps sont également occupés par quelque chose, par quelqu’un plus précisément. Quelqu’un a pris la place. « Je n’étais même plus le sujet de mes représentations. J’étais le squat d’une femme que je n’avais jamais vue. (…) j’étais maraboutée »[1].

L’occupation d’Annie Ernaux est cette confidence fiévreuse d’une femme occupée, emplie, accompagnée par une Autre femme, celle-la même qui occupe désormais la vie de l’homme (W.) qu’elle avait quitté quelques mois auparavant. « L’existence de cette autre femme a envahi la mienne. Je n’ai plus pensé qu’à travers elle »[2].

Les rares informations que la narratrice réussit à obtenir de W. sont autant de fils qui nourrissent son imaginaire, dessinent le corps de l’Autre femme, lui donnent consistance. I(a) est ravie et, à la place, l’Autre s’y installe. L’accroche est tenace. Il lui faut chercher son nom, connaître sa couleur de cheveux, son adresse, son mode de vie, ses tenues vestimentaires usuelles. Connaît-elle son sujet de thèse – les Chaldéens – la voici qui use compulsivement d’Internet dans l’espoir d’y trouver son nom, compléter le dessin de la figurine de ses obsessions. Tandis que l’image du corps de l’Autre femme se construit, le sien est aux prises avec le ravage, dépossédé, dépouillé.

Les sentiments et les émotions, les états intérieurs, écrit A. Ernaux, elle en éprouve « physiquement la consistance » (…) : ces états intérieurs avaient leur équivalent dans la nature : déferlement des vagues, effondrements de falaises, proliférations d’algues »[3]. On le lit : la jouissance féminine, structurellement indicible, trouve tout de même ici une illustration aquatique, rendant compte, dit J.-A. Miller de sa « puissance du continu »[4], jouissance qui se dit, « à l’occasion par des métaphores aquatiques, vagues, flots, flux. L’élément aquatique est en effet un élément massif »[5].

Jouissance continue, douleur incendiaire, brûlant tout sur son passage, amoindrissant son être autour de cette Autre femme. Le désir de tout savoir sur cette Autre femme est cette occupation qui dévaste l’être tout autant qu’il le resserre.

La « sauvagerie originelle »[6] qui étreint la narratrice, le corps tendu, ravalé, ravi par celle dont elle n’attrapait que des miettes, évoque le tranchant du miroir de l’axe imaginaire : c’est « elle ou moi », « ma souffrance, au fond, c’était de ne pas pouvoir la tuer »[7].

Concurrence agressive [8], « la couleur paranoïaque »[9] du moi apparaît ici de façon contrastée.

L’occupation a été adapté au cinéma sous le nom L’Autre. Dominique Blanc en est l’actrice. Une scène du film illustre remarquablement l’intrusion de l’Autre, résidu réactivé du stade du miroir, tout autant que l’illimité de la jouissance qui déborde son être et la pousse au pire. Dans l’une d’elle, on voit Dominique Blanc regarder son image dans un miroir, mais l’image d’elle n’est pas tout à fait synchronisée ; il y a un tout petit décalage de quelques dixièmes de secondes : la femme qui est dans le miroir tourne la tête un petit peu trop tard – ou alors la femme qui se regarde tourne la tête un tout petit peu trop tôt. Vertige de l’image.

Le feu de la jalousie dont elle est à la fois « la proie et la spectatrice »[10] s’éteindra peu à peu. Les mots, assurément, furent du bois vert qui permettront l’extinction.

[1] Ernaux A., L’occupation, Folio, p. 21.

[2] Ibid., p. 14.

[3] Ibid., p. 23.

[4] Miller J.-A., « L’homologue de Malaga », La Cause freudienne, n°26, p. 9.

[5] Ibid., p. 10.

[6] Ibid., p. 34.

[7] Ibid., p. 35.

[8] Lacan J. L’agressivité en psychanalyse, Écrits, Seuil.

[9]. Brousse M.-H., « L’étrange qui erre », Forum de Rome, disponible sur internet.

[10] Ernaux A., op. cit., p. 74.