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La préparation d’un numéro de Midite demande une lecture préalable des textes, un choix à opérer en fonction de l’air du temps ou de ce qui nous a intéressés ou percutés dans ce que nous lisons… Que le texte soit d’hier ou d’aujourd’hui, qu’il présente un auteur classique redécouvert ou une actualité littéraire inédite, place est donnée à la contingence. Nous ne nous contentons pas de classer chaque texte dans la rubrique ad hoc par ordre d’arrivage. Nous relevons plutôt une thématique, un accent qui les traverse et qui donnera une unité au numéro, indépendamment des rubriques auxquelles ils se rapportent. Le travail des images suit le même fil : éclairer sans souligner, imprimer un souffle qui court d’un texte à l’autre.

Vous l’aurez compris, un travail éditorial précède la composition de chaque Midite.

Mais le rythme s’accélère et comme l’a annoncé Gil Caroz dans une dernière dépêche, Midite paraît à présent deux fois par semaine. Pléthore de textes nous parviennent, d’auteurs sollicités ou s’adressant à nous  spontanément, via le site. Et puis nous avons encore en réserve ceux qui nous ont été transmis avant l’été et que nous avons retenus, pas tous ! C’est dire que ça se presse au portillon ! Cette accélération de la quantité et, donc, du rythme de parution, pourrait infléchir notre politique éditoriale. Ceci dit, chaque texte sera édité et publié avant les J49. Midite sera donc parfois plus éclectique, les rubriques seront alors desservie une par une, indépendamment d’un trait qui les rassemble. Ce sera toujours Midite, mais autrement.

Ce numéro est consacré à l’Autre femme. Une belle série de 6 textes est proposée à votre lecture attentive, à suivre selon la trame logique prenant son départ de l’identification à l’idéal de l’Autre femme, jusqu’à l’intrusion imaginaire de l’autre, ou encore, partant de la vénération de l’idole incarnée  de la féminité à la régression topique au stade du miroir, à la rivalité mortifère et ravageante de « la concurrence agressive »[1]. On doit à Pénélope Fay cette citation de Lacan parfaitement ajustée au propos du roman d’Annie Ernaux,  L’occupation [2]. En effet, comme le met remarquablement en valeur l’auteure, être occupée par une autre, être squattée, peut virer à l’intrusion réelle, possession mortifère culminant ici dans un passage à l’acte ultime où le sujet tente de frapper son propre kakon dans l’autre du miroir.

Il y a Autre femme ou autre femme et la place singulière qu’elle occupe dans l’économie subjective de chacune. L’une ou l’autre peut être envahissante, persécutrice, destructrice ou au contraire, constituante de l’identification au type idéal de son sexe et ouvrir pour une fille l’accès à la féminité. Patrick Monribot souligne bien, dans son texte « Dora et sa féminité », que même s’il s’agit d’une solution imaginaire et narcissique, un sujet hystérique peut tenter de se faire femme en cherchant son reflet dans l’Autre sexe. Solution non aboutie, précise-t-il, mais pas moins femme pour autant ! Ce qui nous porterait à dire : ne rejetons pas les solutions identificatoires à l’homme ou à l’Autre femme, voire à l’autre femme, qui permettent au sujet hystérique, comme l’indique Lacan, d’accéder à la reconnaissance de sa féminité et de « réaliser l’assomption de son propre corps »[3], faute de quoi, il resterait « ouvert au morcellement fonctionnel […] qui constitue les symptômes de conversion »[4]. La catastrophe subjective est d’ailleurs au rendez-vous pour Dora qui se soutient par procuration, via l’identification à l’homme, Monsieur K en l’occurrence, de la figure de la femme désirable, quand celui-ci lui déclarera tout de go : «  Ma femme n’est rien pour moi ». Ainsi ne peut-on reconnaître là ce qui atteint particulièrement une femme, que Lacan a mentionné dans son séminaire Le transfert, dans l’insulte à la présence réelle, quand c’est le phallus qui est frappé dans l’autre.

Autrement dit un corps de femme peut tenir grâce à l’image d’une l’Autre érigée en idéal, ou au corps d’une autre, à condition que le corps de l’une n’empiète pas sur le corps de l’autre, la frontière étant parfois poreuse quand l’une finit pas se fondre dans l’autre. Ainsi en va-t-il dans les jeux de miroirs entre femmes mis en lumière par Laeticia Jodeau-Belle dans « La naissance des pieuvres »[5] ou dans la passion foudroyante, charnelle et sensuelle d’une intensité sans limite entre deux femmes que Solenne Albert décrit finement à travers l’œuvre de Pauline Delabroy-Allard « Ça raconte Sarah »[6], entre présence étouffante et absence insupportable. Le phénomène de se mêmer-m’aimer dans l’Autre [7], lorsqu’il confine au manque du manque et se réellise, peut conduire le sujet à un laisser-tomber radical de l’Autre du langage.

Et l’homme là-dedans ? Homme de paille ou maillon indispensable du trio, voire du quatuor, il peut aussi, dans le meilleur des cas, permettre à une femme que se capte pour elle, dans son regard, l’objet-cause du désir qu’elle est pour lui. Instant magique, comme le souligne Céline Aulit, à propos de Sybil [8], citant J.-A. Miller. Ce film montre que c’est par là qu’un homme peut être un ravage pour une femme, dans le pire des cas, et dans le meilleur, le moyen de son ravissement.

Pourquoi l’Autre femme finalement ? Qui l’instaure, sinon le sujet hystérique en quête de son identité sexuée ? « Qui suis-je ? » adresse-t-elle à l’analyste. Un homme ou une femme ? Et qu’est-ce qu’une femme ? C’est face à l’énigme de sa propre féminité, faute d’un signifiant venant dire La femme, que ce sujet va faire appel à l’Autre femme. Appel qui peut virer à l’exigence d’une jouissance au-delà du phallus qui l’amène à ériger un Autre non barré, comme le montre Marie-Hélène Blancard dans son texte « L’Autre femme et le pas de l’hystérique ». L’Autre femme incarnant le mystère de la féminité s’éprouve alors comme l’Autre absolu figure du surmoi féroce. A la fin de l’analyse, s’affronter à cette volonté de jouissance mortifère permet d’en finir avec l’Autre femme et de consentir à l’inconsistance de l’Autre et à sa propre modalité sinthomatique. Que l’Autre femme s’évapore ! [9] Place à l’invention une par une !

Bonne lecture !

 

 

[1] Lacan J. Ecrits, L’agressivité en psychanalyse, Seuil, Paris, 1966, p. 113.

[2] Annie Ernaux, L’occupation, Gallimard, Paris, 2002

[3] Jacques Lacan, Ecrits, Intervention sur le transfert, p. 221.

[4] Ibid

[5] Film de Cécile Sciamma, La naissance des pieuvres, 2007.

[6] Pauline Delabroy-Allard, Ça raconte Sarah, Les éditions de minuit, 2018

[7] Jacques Lacan, Le séminaire livre XX Encore, Seuil, Paris, p. 79.

[8] Sibyl est un film réalisé par Justine Triet en 2019

[9] Témoignage d’Anne Béraud, prononcé le 29 septembre 2019, lors du colloque « Vers le Congrès 2020 de la NLS »