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Le refus du féminin nous invite à réfléchir sur la distinction entre féminité et hystérie.

Le sujet hystérique est souvent de sexe féminin et un sujet féminin s’hystérise volontiers. Pourquoi ?

Le sujet hystérique est le paradigme-même du sujet divisé que Lacan écrit $. Or, en se référant aux formules de la sexuation proposées dans le Séminaire Encore [1], on s’aperçoit que ce mathème est toujours situé du côté mâle des formules. Est-ce un paradoxe ? Pas du tout. Il s’agit simplement d’éviter la part féminine de l’être qui se situe de l’autre côté des formules. Cette part opaque demeure étrangère à tout sujet, y compris à une femme.

En somme, l’hystérisation est une modalité du refus de la jouissance spécifiquement féminine.

Dans ces conditions, si une hystérique s’intéresse à un homme, son jeu amoureux est une histoire entre hommes. Certes, elle est hétérosexuelle au sens classique du terme, mais Lacan dit aussi qu’elle est «hommosexuelle »[2] Cela signifie qu’elle instaure un lien entre hommes, puisqu’elle est elle-même identifiée à un homme. Un tel lien reste « horsexe »[3] – c’est-à-dire hors de portée de l’Autre sexe (féminin). Du point de vue des jouissances, cette femme est un « homme » qui aime les hommes. Il y a ainsi une mise hors jeu de la jouissance de l’Autre sexe.

Illustrons cela avec le cas célèbre Dora [4]. Freud pense qu’elle aime madame K, ce qui en ferait inconsciemment une homosexuelle au sens classique. Lacan n’est pas d’accord. Dora aime les hommes : elle est “ hétéro ”, comme en témoigne son histoire avec monsieur K, l’époux de madame K. La confusion de Freud vient de la raison qui pousse Dora à s’intéresser à cet homme. Par le biais de son intérêt affiché pour lui, elle cherche à « faire l’homme » par un jeu de miroir narcissique avec monsieur K. En cela, elle est bien hommosexuelle avec deux « m ». Son objectif inconscient est précis : au-delà de cette amourette identificatoire, Dora s’intéresse effectivement à l’objet qui cause le désir de cet homme, à savoir à Madame K. Ainsi croit-elle pouvoir saisir enfin le mystère de l’Autre sexe : depuis la place d’un homme – celle de monsieur K.

Mais elle se trompe à cause d’un point d’aveuglement : en s’identifiant amoureusement à monsieur K, elle ne pourra atteindre madame K que sous la forme d’un objet petit a. En effet, c’est la seule possibilité pour un homme d’accéder à sa partenaire, comme l’indique clairement les formules évoquées : le sujet n’atteint son être aimé que sous la forme d’un objet inséré dans son fantasme. Dora croit donc saisir l’Autre sexe à partir de sa position masculine. Mais au lieu de cela, elle rencontre simplement un objet a enchâssé dans le fantasme – $ ◊ a. C’est une rencontre manquée avec l’Autre sexe !

Elle rate aussi la jouissance féminine supplémentaire pour une autre raison : c’est qu’elle évite sa propre position féminine en s’identifiant à monsieur K. On comprend mieux pourquoi elle refuse l’échange sexuel avec lui : elle veut « être » monsieur K,   plutôt qu’ un objet désirable pour cet homme !

Elle préfère laisser l’expérience vécue de l’être féminin à la charge de Madame K, tout en espérant y accéder par procuration. Dora souhaite obtenir de Madame K un savoir sur la jouissance féminine, mais elle ne veut pas la vivre pour son propre compte : trop risqué ! Telle est la position hystérique.

La position féminine est différente. Une femme non hystérique ne recule pas devant sa position d’Autre sexe. Si elle s’intéresse à un homme, ce n’est pas pour “ faire l’homme ” par identification, mais pour trouver avec ce partenaire le fameux “ relais ” [5] dont parle Lacan. Via l’amour d’un homme digne d’être aimé en retour, il s’agit de pouvoir accéder à sa propre jouissance féminine, de façon pas trop ravagée. Dans ce cas, il n’y a pas de court-circuit du sexe féminin – pas de hors-sexe.

Il y a donc une opposition flagrante entre les deux positions, hystérique et féminine. Cependant, Lacan modère cette dualité. Dans Encore [6], il déclare que les hystériques n’ont « pas besoin de se savoir Autre pour en être ». Autrement dit, en dépit de leurs efforts pour une jouissance phallique qui serait toute dans la « norme mâle », elles sont du côté « Autre sexe », du côté féminin, qu’elles le veuillent ou non ! Comment gèrent-elles cette double position contradictoire ? Examinons cela.

Côté sujet, en faisant l’homme, le versant féminin devient difficile d’accès pour une hystérique. Pour Dora, interroger une Madame K idéalisée est un échec quant à sa propre question féminine qui la rattrape malgré elle. Logique : cette jouissance ne peut s’éprouver que dans le corps. Alors, que faire pour retrouver l’accès au versant féminin ?

Elle cherche une solution par l’imaginaire : elle tente de s’identifier de façon narcissique, non plus à un homme, mais à une figure féminine. Elle adore une image de femme, comme si c’était elle-même : elle se même [7] dans l’Autre, comme dit Lacan. Cette voie est plus homosexuelle que hommosexuelle. Voilà ce qui explique la quête fascinée de Dora devant le tableau de La Madone Sixtine de Raphaël, qu’elle contemple de longues heures durant au musée de Dresde.

D’un côté, elle fait l’homme face à Madame K. D’un autre côté, elle tente de se faire femme en cherchant son reflet dans l’Autre sexe – ici sous les traits de La Madone Sixtine. Cette voie est certes imaginaire : il y a donc une limite à sa solution. Néanmoins, c’est une tentative pour s’éprouver femme, pour se savoir femme, pour s’apercevoir femme.

L’hystérique n’est pas complètement déconnectée de l’Autre sexe et n’efface pas totalement sa position féminine. Son refus du féminin est finalement tenu en échec : hystérique sans doute, mais pas moins femme !

 

[1] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore (1972-1973), Paris, Le Seuil, 1975, p. 73.

[2] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, op.cit., p. 79.

[3] Ibid.

[4] Freud S., « Fragments d’une analyse d’hystérie (Dora) », Cinq psychanalyses, Paris, PUF, 1985, pp. 1-91.

[5] Lacan J., « Propos directifs pour un Congrès sur la sexualité féminine », Ecrits, Paris, Seuil, 1966, p. 732.

[6] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, op. cit., p. 79.

[7] Ibid.