image_pdfTélécharger cet articleimage_printImprimer cet article

Super freak, super freak

That girl’s a super freak

She’s a very kinky girl

Dans le film Little Miss Sunshine, Olive, petit corps boudiné et grosses lunettes d’écaille, danse sur scène sur la musique de Rick James, accentuant jusqu’au grotesque les postures lascives qu’on attend des petites filles qui concourent au titre de reine de beauté. Horreur ! Les mères de familles bien pensantes sortent de la salle, la responsable du concours frise la crise d’apoplexie !

Olive crée un malaise dans le public car elle dénonce avec naïveté le penchant fétichiste des spectateurs de ces concours de mini-miss. Olive arrache son pantalon dans un strip-tease sans complexe, se sert d’un ruban comme d’un fouet, mime une tigresse… Bref elle tente de se faire objet de désir sans en passer par les semblants attendus dans ce type d’exhibition : c’est ce qui rend la scène choquante pour le public et drôle pour le spectateur du film.

La notion d’hypersexualisation est fréquemment associée au concours de mini-miss et au phénomène des lolitas, ces petites filles surmaquillées, vêtues comme des princesses et photographiées ou filmées dans des postures suggestives.

Pourtant, ces concours de mini-miss vont plutôt du côté d’une désexualisation. Tout est fait pour que la sexualité des petites filles soit niée : on peut les habiller en maillot de bain, leur faire adopter des postures qui miment des strip-teaseuses, ça ne compte pas pour de vrai, c’est un jeu. Ce qui importe, ce qui fait la différence, c’est la robe de soirée. Il faut qu’elle soit la plus belle ! C’est la petite fille qui aura la plus belle robe qui l’emportera, façon de sauver les apparences car il serait choquant que le choix du jury se fasse sur le défilé en maillot de bain. Surtout, continuer à croire que ce sont seulement des petites filles innocentes qui s’amusent. Oubliés Freud et sa découverte scandaleuse de la sexualité infantile !

Faux-cils, postiche de cheveux, dents blanchies, spray auto-bronzant, manucure et robe à froufrous sont les ingrédients indispensables. Les petites filles défilent (lorsqu’elles sont très jeunes, avant 2 ans, avec leur mère) en maillot de bain, en robe de soirée. Leurs postures (index sur la bouche entrouverte, déhanché outrancier, clin d’œil…) ne sont pas de l’ordre de la mascarade propre à la position féminine. La mascarade est en effet du côté du masque qu’une femme fait le choix de porter là où il y a un irreprésentable de ce que serait La femme.

Ici, point de choix éclairé de la part de la petite fille, elle est coachée pour défiler en talons, avoir un sourire naturel (sic !), saluer avec grâce, poser son regard sur chaque membre du jury… On est plus du côté du dressage que du masque !

Il s’agit pour autant d’un semblant que l’on attend d’elles, semblant qui ne correspond pas aux gestes habituels que l’on retrouve chez une femme. Vouloir faire de ces petites filles des mini-femmes est voué à l’échec. Impossible en effet d’incarner ou de faire incarner l’essence féminine, par nature comportant une part d’irreprésentable, sans sombrer dans la caricature : ces mini-miss sont plus du côté de la drag-queen que de la vraie femme.

Qu’une petite fille cherche, dès son plus jeune âge, à emprunter le maquillage, les vêtements ou les chaussures de sa mère, c’est monnaie courante. Pour autant, la petite enfance se caractérise par une labilité des identifications, l’idéal du moi n’ayant pas encore joué son rôle stabilisateur. Une petite fille peut chercher à ressembler à sa mère, à une dame enceinte de son entourage, à une princesse … puis l’instant d’après elle réclamera une épée comme son copain ou voudra faire le bébé. C’est dans ce jeu entre différentes identifications qu’elle va se construire. Cette labilité des identifications, passer de l’avoir phallique à la tentative d’incarner le phallus, n’est possible qu’à la condition que l’enfant soit sorti de la place d’objet a qu’il/elle est d’abord pour l’Autre. C’est lorsque l’objet se phallicise qu’une marge de manœuvre et de jeu devient possible. Or, les concours de mini-miss ne permettent pas de trouver une issue à cette place d’objet a : l’enfant reste l’objet de sa mère, l’objet dont elle jouit, qu’elle donne à voir.

Ce type de concours voile à grand peine la dimension d’objet que l’enfant est pour la mère. Le trait de perversion chez une femme peut se retrouver dans l’usage qu’elle fait de son enfant. De nombreuses mères disent de leur fille : « le concours c’est pour lui faire plaisir, c’est elle qui aime être maquillée, coiffée, habillée en princesse ». Si les petites filles ne sont pas ici l’objet du désir pervers au sens sexuel, on peut tout de même s’interroger sur l’argument de ces mères qui méconnaissent leur jouissance et situent le désir du côté de l’enfant : « je lui fais faire ce concours mais c’est parce qu’elle aime ça ».

Loin d’incarner un semblant phallique, les prétendantes au titre de mini-miss sont plutôt en place d’être objet a de leur mère et/ou d’une partie de leur entourage. Elles incarnent soit le prolongement narcissique de la mère qui a elle-même participé à des concours de beauté ou qui aurait aimé y participer, soit le bouchon de la féminité de leur mère.

Triste destin que celui de ces petites filles, objets a maternels.

Le destin d’Olive et de sa famille, dans Little Miss Sunshine, semble plus encourageant malgré des pérégrinations qui frisent la catastrophe.

 Fin du film : la famille d’objets a (l’oncle suicidaire, le grand frère mutique et daltonien, le grand-père héroïnomane, le père incapable de se faire éditer…) encourage tant bien que mal Olive qui participe au concours de Little Miss Sunshine sans correspondre aux critères  et clichés attendus. C’est qu’à défaut d’avoir été coachée par une professionnelle de ce type de concours, elle a répété sa chorégraphie avec son grand-père un brin provocateur. Les membres de sa famille qui espéraient enfin briller en accompagnant la petite fille au concours Sunshine finissent par monter sur scène avec Olive et assument leur ratage dans une danse jubilatoire – fugace moment de rencontre entre ces Uns désassortis.