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Le texte de Lacan préparatoire au congrès sur la sexualité féminine qui eut lieu en 1960 à Amsterdam, nous aide à interroger les effets sociaux de la féminité, par-delà la question de l’égalité entre les sexes. Lacan y pointe que le déclin du paternalisme, la dégradation communautaire qui se dessine, peuvent être éclairés par la psychanalyse à partir de l’éros féminin.  Il se demande, par exemple, si « l’instance sociale de la femme »…reste  « transcendante à l’ordre du contrat… [2] ». Retenons le terme de transcendance qu’il précisera plus tard en abordant la question de la jouissance féminine [3], en tant que sa considération n’autorise nullement les inégalités. Hommes et femmes, citoyennes et citoyens sont soumis aux mêmes devoirs et bénéficient des mêmes droits.

Bien loin des antagonismes, Lacan évoque dans ce même texte les Précieuses, le siècle des Lumières. C’est que le rapport à l’autre sexe ne se réduit pas à l’opposition « actif », « passif », « dominant » et « dominé(e) ». Voilà qui devrait calmer les réactions de rejet contre les nations des droits de l’homme qui ne feraient pas ce qu’il faut et joueraient volontiers des doubles sens du mot « homme ». Certaines limitations juridiques, civiles et politiques perduraient dans les années 58, date à laquelle Lacan a écrit son propos. Elles étaient pour les femmes, blessantes, ce dont les féministes de l’époque se sont saisies. Il y a les domaines où ces injustices ont été prises en compte et il y a la chimère des affranchissements tous azimuts, qu’ils concernent les femmes et/ou les hommes. Les droits de l’homme ne sont pas les droits des hommes.

Lacan nous apprend que la domination du masculin n’est pas universelle et qu’elle comporte, dans sa logique, l’exception du père mythique qui ouvre à la fonction de la castration, que l’on soit homme ou femme [4]. Cependant, côté femme, le A constitué par l’opération même du langage, reste ouvert [5]. C’est le fameux pas-toute, pas toute soumise non pas à l’homme, mais à la fonction même de la castration [6]. On découvre, en lisant Lacan, la mixité du monde, la subtilité qui laisse place aux surprises de la vie et qui va dans le sens de décourager la guerre des sexes.

Il y avait les limitations juridiques inacceptables et il y a les mœurs, le lien social. Effet des idéaux qui s’assèchent, l’enchevêtrement des normes, leur multiplication tend à sectoriser, morceler, en poussant toujours plus loin la recherche de l’exception dans la jurisprudence et le droit européen. Cette fièvre flirte avec l’impuissance, la désorganisation. Elle pousse à rêver du Un de la fusion universelle, générateur de ségrégation.

Et il y a le crime, la mise à mort : une femme est tuée parce qu’elle est une femme. Le terme de féminicide, porté par les médias, veut donner à entendre le caractère politique et systématique de meurtres commis par des hommes, en raison de la condition féminine de la ou des victimes [7]. L’emploi de ce néologisme cher à Marlène Schiappa [8] est devenu commun. Il figure dans le Robert mais le code pénal a des résistances à l’accueillir. Cette nomination, selon celles et ceux qui l’utilisent, rétablirait l’égalité homme femme puisque le crime, dans ce cas, est un hom(m)icide, de femme ! En droit pénal, on distingue le meurtre sans préméditation de l’assassinat, les violences conjugales relevant le plus souvent, selon les tribunaux, de la première catégorie.

Lacan, dans son séminaire Encore [9], note qu’il convient d’être attaché à la culture puisque le lien social s’appuie sur le langage, lequel grouille et s’imprime. En ce qui me concerne, un signifiant me chatouille : celui de génocide formulé par le juriste américain juif polonais, Raphaël Lemkin, au procès de Nuremberg. Respectons le terme de crime contre l’humanité, réservé au massacre de masse, au meurtre de la population juive. Je crois me souvenir que les sénateurs américains s’interdisaient d’utiliser le terme par crainte de le voir appliqué aux indiens d’Amérique et aux noirs. Le génocide nomme la volonté d’extermination d’un groupe en tant que tel.

Peut-on espérer que la loi résolve la question de la violence faite aux femmes, lesquelles ne constituent pas une population ? Qualifier ce type de crime de sexiste, en Europe, est une forme de violence ségrégative. La violation des droits humains existe mais la civilisation n’a pas intérêt à bousculer le « pour tous » à propager l’hostilité pour nourrir les thèses de la domination. Les mots, ça compte. On ne saurait les banaliser.

Interrogeons-nous sur la haine, la servitude et enterrons la hache de guerre. L’éthique de la psychanalyse orientée par le réel au cas par cas nous aide à soutenir la considération des singularités, bien loin des tentations identitaires lesquelles aujourd’hui, se glissent dans tous les discours.

 

[1] Lacan J., Pour un congrès sur la sexualité féminine, Ecrits, Seuil, 1966, p. 736

[2] Ibid. p. 736

[3] Lacan J., Le Séminaire, Livre xx, Encore, Paris,  Seuil, 1975, p. 61

[4] Lacan J., Le Séminaire, Livre xix, …ou pire, Paris, Seuil, 2011, p. 137

[5] Miller J.-A., L’os d’une cure, Navarin, 2018, p. 77

[6] Lacan J., Le Séminaire, Livre xx, Encore, Paris, Seuil, 1975, p. 15

«  …la logique, la cohérence inscrite dans le fait qu’existe le langage et qui est hors des corps qui en sont agités, bref l’Autre qui s’incarne, si l’on peut dire, comme être sexué, exige cet une par une ».

[7] Lire l’article de Solène Cordier, Féminicide, Le Monde du jeudi 5 septembre 2019

[8] Secrétaire d’Etat chargé(e de l’Egalité entre les femmes et les hommes et de la lutte contre les discriminations

[9] Déjà cité, p. 51