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Alors qu’aux Etats Unis les lois anti-avortement se multiplient, une série fait le buzz en France, puisque la saison 3 sort actuellement, et que Florence Foresti s’en moque allègrement dans une parodie [1] : The Handmaid’s Tale, la servante écarlate.

Dans cette série dystopique, adaptée du roman de Margaret Atwood [2], une nouvelle société, Gilead, a vu le jour, suite au constat de la baisse de natalité. Afin de produire de nouveaux enfants, les hommes (répartis en Gouverneur et Gardiens) ont pris le pouvoir sur les femmes qu’ils ont divisées en quatre groupes :

-les Épouses, qui servent de faire valoir au pouvoir du gouverneur, leur époux,

-les Marthas,  qui font le ménage et la cuisine,

-les Servantes, dites écarlates, femmes fertiles et véritables esclaves sexuelles, qui doivent assurer la reproduction. Leur grossesse les protège mais en dehors de leur grossesse, elles doivent se soumettre à des règles très rigoureuses sinon elles subissent des châtiments extrêmement sévères.

-et les Tantes qui enseignent les codes auxquels doivent se soumettre les servantes et les Marthas.

Les autres femmes, trop âgées, ou ayant transgressé les lois de Gilead, sont déportées dans les colonies où elles traitent les déchets.

Prenant appui sur une stricte application des lois et sur un discours religieux permanent, dans la société de Gilead, chacun sait ce qu’il doit faire en tant que appartenant à une catégorie d’individus, non plus hommes et femmes, mais gouverneur, épouses, Marthas, servantes, chauffeur, tantes.

Parmi toutes ces femmes, June Osborne « est de ces femmes qui, en dépit des épreuves traversées, ne renonce jamais à lutter » [3]. Elle a perdu son mari – qu’elle croit (d’abord) mort mais qui a réussi à s’enfuir vers le Canada – et sa fille, qui a été placée dans une famille de Gilead.

June, qui apparaît dès les premières scènes comme révoltée, apprend les codes de son nouveau rôle de servante ; mais elle apprend surtout à s’en servir. Ainsi, alors qu’elle doit subir le viol, nommé « la cérémonie », (dans ses jours de fertilité afin de produire un enfant), elle en fait un instrument pour se rapprocher du Gouverneur. Elle joue le jeu de la séduction malicieusement avec lui, et le rejoint le soir pour une partie de scrabble. Celui-ci ne tarde pas à lui montrer sa face cachée : il transgresse lui aussi la loi de Gilead pour aller rejoindre des amis dans un bordel voisin. Puis elle se rapprochera de l’épouse, Séréna, tentant d’obtenir sa révolte. Serena a en effet, avant la mise en place de Gilead, produit un ouvrage en appui de  sa thèse « La place des femmes ». Cet ouvrage et cette pensée sont l’inspiration de la construction de Gilead mais, bien qu’elle en soit l’auteur, elle doit elle aussi subir la loi de Gilead  et est  contrainte de se taire, de ne pas lire, de ne pas critiquer le système en place, etc.

Comment June arrive-t-elle à tenir une telle position de révolte intérieure tout en  jouant des semblants de son rôle ? Est-ce pour l’amour qu’elle voue à Nick, le chauffeur du commandant dont elle attend un enfant ? Ou celui pour son mari, Luke auquel elle ne cesse de penser et dont elle apprend par Nick qu’il est vivant au Canada ?

Elle se révolte, mais c’est pour sa petite fille placée dans une famille de Gilead. June ne sera pas Médée, elle ne tuera pas l’enfant supposé être né pour le gouverneur, pour Gilead : elle aurait pu justement aller au bout de son désir de rébellion en ne donnant pas au gouverneur le fruit (en référence à la manière de saluer quotidiennement : « Béni soit le fruit »).

Elle incarne au contraire tout ce que peut faire une mère pour son enfant : alors qu’elle peut s’enfuir de l’enfer de Gilead, avec sa petite fille – certainement le fruit non de la cérémonie avec le gouverneur mais de sa liaison avec Nick – qu’elle a réussi à rapter à Serena, elle la confie à Emilie, une autre servante, qui réussit à l’emmener au Canada et à retrouver Luke. June reste dans l’enfer de la servitude sexuelle, préférant abandonner son être femme pour maintenir une proximité avec sa première fille. Elle n’abandonne pas le phallus, incarné par l’enfant qu’elle a, certes, désiré avec Luke, et choisit de tenter de conduire la révolte au sein même de la Gilead, en s’alliant aux Marthas et à Serena.

Comme le dit Christiane Alberti dans l’argument de la rubrique « Madre Donna », le désir d’enfant peut désormais s’affranchir des relations à l’autre sexe et des limites de la procréation naturelle. Mais à Gilead, l’enfant n’est pas conçu hors des voies dites naturelles, et les relations hommes/femmes sont toutes orientées par ce point : un enfant doit naître par le sperme des gouverneurs et par le ventre des servantes.

En référence à ce que Christiane Alberti relève dans son argument, Lacan indique dans son Séminaire R.S.I. : « À cette jouissance qu’elle n’est pas-toute, c’est-à-dire qui la fait quelque part absente d’elle-même, absente en tant que sujet, elle trouvera le bouchon de ce a que sera son enfant » [4]. June répond par une préoccupation maternelle pour supporter l’enfer d’être une femme dans cette société qui organise une réponse à la question de la différence sexuelle : une femme fertile ne sert qu’à la reproduction de la société. Et lorsque ce bouchon saute, c’est la révolte qui ne demande qu’à surgir. Et c’est ce que la saison 3 nous promet.

 

[1] https://www.youtube.com/watch?v=cx06NdqME0I

[2] Margaret Atwood, La servante écarlate, Robert Laffont Pavillons Poche.

[3] Jean-François Pigoullié, La servante écarlate : analyse de l’effrayante série dystopique, La règle du jeu, https://laregledujeu.org/2018/09/28/34382/the-handmaids-tale-la-servante-ecarlate-serie-dystopie-beni-soit-le-fruit-de-tes-entrailles/

[4] Lacan J., Le Séminaire, Livre XX Encore, Seuil, Paris, 1975, p. 36.