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À l’occasion du décès de la réalisatrice Agnès Varda, le 29 mars 2019,  nous avons décidé, Omaïra Meseguer et moi [1], de revoir quelques films marquants que nous lui devons, dont Sans toit ni loi, de 1985, avec Sandrine Bonnaire et Macha Meril. Dédié à Nathalie Sarraute, c’est la Nouvelle Vague au cinéma et en littérature. Agnès Varda a choisi ici pour ses personnages, un ton neutre, un peu comme s’ils étaient détachés de leurs affects et c’est sa propre voix off que l’on entend dans les interviews qui sont injectées dans le film. Ce film nous livre un exemple formidable  de ce phénomène de l’illimité de la jouissance au féminin, car  plusieurs personnages de femmes gravitent autour de Mona, celle dont nous allons suivre le chemin pendant tout le film. Quelques personnages d’hommes  jalonnent aussi sa route. Cela permet de conjuguer l’illimité de différentes manières, dans des tonalités  diverses. Pas une seule forme mais bien plusieurs.

Campant le personnage, Agnès Varda énonce : “ Elle dit jamais merci, elle pue, elle emmerde tout le monde ”, Mona est une femme libre, s’il en est. Le film s’ouvre sur un plan où un ouvrier viticole découvre le corps sans vie d’une femme dans un fossé. Qui est-elle ? On dit que c’était une désorientée, une clocharde, qu’elle est certainement morte de froid. Personne ne réclamera ce corps, elle passe “ du fossé à la fosse commune “ dit Varda. Elle a impressionné pas mal de gens, Mona Berger. Elle est filmée souvent en temps réel, le film est assez pauvre en paroles. Mona est souvent filmée comme faisant partie du décor, elle se fond dans le travelling. Elle apparaît dans le cadre, aussi bien à côté d’une usine, que d’un château ou d’une maison abandonnée. Varda la filme dans son errance, tantôt on la dit campeuse, tantôt clocharde, vagabonde – solitaire en tout cas, parfois mal accompagnée. Bonnes et mauvaises rencontres. La question est de savoir si Mona peut profiter d’un lien à l’Autre ? Accepte-t-elle ce lien ? Sa solitude agace, fait peur, fascine, ou interroge et culpabilise. “ Je n’ai rien fait pour cette fille ”, mais voulait-elle quelque chose ? Mona dira un moment, quand elle rencontre un berger – philosophe  retourné à la terre, qui travaille beaucoup – qu’elle a quitté le monde du travail pour ne plus avoir à faire au monde des petits chefs. Son attitude, dans les petits boulots qu’elle fait à l’occasion pour obtenir un peu d’argent, montre qu’elle a décroché des normes et des exigences du travail. Si on lui fait une remarque, elle s’en va, elle est libre, totalement libre.

Ce refus de l’aliénation par le travail insupporte beaucoup de ceux qu’elle croise. On l’envie parfois, on la comprend, quelques femmes en parlent avec justesse. On dirait que Mona est comme un miroir qui permet à ceux qu’elle rencontre de saisir leur propre reflet à travers elle. Yolande, par exemple, voit dans cette fille – l’autre femme -, une image des amants endormis, qui brise la solitude qu’elle ressent avec son homme Paulo,  obsédé par l’argent et le sexe. On peut dire que c’est un il limité, par son fantasme – un abruti, comme le dit JAM [2]. Yolande, lorsqu’elle aperçoit le couple des amants endormis, voit en eux le couple parfait, qui satisfait sa recherche d’un amour idéal. Elle se sent souvent si seule. Elle consent à la jouissance de son homme mais quelque chose lui manque absolument, qui la ravage par moments. Yolande a affaire à l’illimité, mais il est bordé par le fait qu’elle consent à incarner l’objet du fantasme de son “abruti” de mari.

Pour les hommes, Mona semble incarner le mythe de la femme seule qui cherche l’aventure. Elle fait quelques rencontres, elle accepte parfois une relation sexuelle, on ne sait pas très bien pourquoi, comme si c’était une fatalité. On comprend, à un moment du film, qu’elle a été violée. Ce risque plane depuis le début, elle est abordée par les hommes comme un objet sexuel. Aucune relation ne dure, quand l’intérêt commun n’est plus là, elle s’en va, elle ne s’attache pas. Ne fait pas couple, ni famille. C’est une solitude radicale, sauvage. Elle n’attend rien de personne. Quand un endroit est vide, eh bien elle pense qu’il y a de la place pour elle. Cette question de la place est essentielle. Campeuse ou errante ? On ne sait rien de son histoire, elle déambule jusqu’à sa mort, ne se fixant nulle part. L’illimité de sa jouissance se redouble ici d’une position psychotique, où elle est l’objet dans le réel et pas seulement dans le fantasme d’un homme, auprès de qui elle trouverait un peu de limitation. Une femme n’a jamais vraiment de place dans le symbolique puisque le signifiant de la femme n’existe pas, puisqu’il est forclos. Mais ici, le phénomène est redoublé par le fait qu’il n’y a aucun rapport au phallus. Contrairement à Yolande, par exemple, qui aimerait que son Paulo rêvasse avec elle, qu’ils fassent tout ensemble. Ici, c’est une demande d’amour insatisfaite. Yolande est aliénée par son travail, elle est un tablier ! Elle a un homme dans sa vie, elle est en couple, mais quelque chose lui manque. Dans la dimension de l’amour, il y a quelque chose d’incomplet. Mais S(Ⱥ) est limité chez elle, il y a un bord.

Le voyage se poursuit, Mona rencontre un berger qui l’accueille, il vit avec sa femme est ses enfants, il travaille, alors qu’elle ne fait rien, qu’elle n’entre pas dans le lien social. Elle est libre comme l’air. Il n’y a de travail que sur fond perdu de la jouissance. Elle est plus libre que lui, elle a choisi une liberté totale et dès lors, elle est entrée dans une solitude totale également. Le berger tente de la prévenir qu’on en meurt. Elle ne peut l’entendre, évidemment. C’est une modalité de ravage, qui n’est limitée par rien. À la fin, c’est la fosse anonyme qui l’attend, elle rejoint le trou, celui de S(Ⱥ).

Fort témoignage d’Agnès Varda qui ne peut que nous intéresser sur la courbe de Gauss de l’illimité dans la jouissance féminine.

 

[1] Soirée des enseignements de l’ ECF sur la clinique de la féminité avec Omaïra Meseguer le 8 janvier 2019  à Paris.

[2] J. – A. Miller : L’os d’une cure,  Paris, Navarin, 2018, ,p. 80.