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 « J’ai toujours cru que j’écrivais sur les hommes. Avant de m’apercevoir que je n’écris que sur les femmes. Sur le fait d’en être une, et sur les milliers de formes que cela prend. [1] »

Emma Becker, jeune auteure de 30 ans, produit en cette rentrée littéraire, un livre remarqué et commenté : la Maison [2]. Il s’agit d’un roman d’autofiction qui classe ce récit dans une littérature de l’expérience. Pendant deux ans, Emma a travaillé dans un bordel, à Berlin où cette activité est légale. Celui où Emma, devenue Justine, a choisi de rester, s’appelle tout simplement La Maison. Il est situé comme à cheval entre un lieu saint et une école maternelle.

Pour Emma Becker, la prostitution est une fiction qui permet des figures infinies et c’est ainsi qu’elle construit son livre, découpé en chapitres portant les titres de chansons enregistrées sur sa playlist et écoutées entre deux clients. L’intérêt de cette jeune femme pour la prostitution est une fascination venue de la littérature : Maupassant, Zola, Calaferte. C’est aussi une attirance presque enfantine portée par l’idée que les femmes de ces lieux sont puissantes, des personnes presque sacrées. C’est ainsi qu’elle désire transmettre comment tout cela fonctionne. Sa recherche passe par l’expérience réelle.

 «Ecrire sur les putes, qui sont payés pour être des femmes [….] écrire sur la nudité absolue de cette condition, c’est comme examiner mon sexe sous un microscope. Et j’en éprouve la même fascination qu’un laborantin regardant les cellules essentielles à toute forme de vie. »

C’est avec un certain étonnement et en dépassant les préjugés qu’il faut lire ce livre. A l’envers de l’univers des fantasmes masculins, Emma Becker fait du bordel le lieu de l’intimité des femmes. Et avec un point de vue peu commun, elle trouve au bordel une expérience complète de la féminité. Voilà le livre d’une femme de l’époque, où les femmes n’attendent plus le Prince charmant, mais cherchent à susciter le désir et sont fascinées par la jouissance sexuelle. Il y  a chez Emma Becker une quête sur l’introuvable féminité, celle que Freud qualifiait de « continent noir », qui passe par l’usage du sexe dans sa crudité. A la maison, d’évidence on ne fait pas l’amour, on baise. Emma Becker n’a pas froid aux yeux et son livre est aussi complexe que décomplexé. Organique.

 «  Je ne peux rien dire des nobles entreprises concourant ouvertement au bien de la société, à son élévation. Mais entre le bien commun évident et le mal indéniable se trouve cette ombre claire dont je voudrais parler. [3] »

Il faut dire, que l’expérience ne relève pour cette auteure d’aucune nécessité pécuniaire, d’aucune précarité matérielle ou psychique. Son engagement, outre le mobile de l’écriture, est sous-tendu par un gout du sexe : elle avait de nombreux amants, elle aura de nombreux clients. Et par l’ambition d’affirmer que l’activité des prostituées n’est pas de la servitude, que les femmes y ont le pouvoir et une grande part de liberté. Il faut préciser que dans la Maison où Justine a fonctionné effectivement, un certain choix est possible pour les femmes, celui par exemple de refuser un client, de dire non. Les réservations se font sur un site, il n’y a pas de racolage. Une certaine sécurité.

Emma Becker est (r)entrée à la Maison par effraction du passé. Elle quitte la France, fuyant un amour ravageant et part pour Berlin où avait grandi sa grand-mère, une artiste intéressée par les représentations de la féminité. Emma y retrouve ses sœurs, avec lesquelles elle partage un quotidien. Elle y cherche le sujet d’un troisième livre qui s’impose quand elle constate la fréquence des maisons closes. Elle décide de témoigner, d’être l’écrivain de la prostitution mais pour cela elle réalise qu’il « faut faire partie de l’équipe ». Ainsi, c’est avec un certain culot, qu’elle engage l’expérience « d’être une d’elles. » Pour écrire ce livre et en espérant « … que ma voix rendrait humaine la réalité de la prostitution- parce-que les livres ont ce pouvoir-  même si moi seule me battais pour ce mensonge- là. [4] »

L’écrivaine dans un premier temps sera enfouie sous la pute. Et faire la pute, si Emma hausse cette activité à la hauteur d’un métier ordinaire, Justine n’épargne le lecteur d’aucun des inconvénients qu’il comporte, ni de ses mouvements d’humeur vis-à-vis des hommes : agacement voire mépris, corvée, parfois tendresse, souvent lassitude.

Mais l’essentiel est ailleurs. Tout le récit est un éloge de ce lieu devenu familier et une célébration des femmes qu’elle y a côtoyées. « Ceci n’est pas une apologie de la prostitution. Si c’est une apologie c’est celle de la Maison, celle des femmes qui y travaillent, celle de la bienveillance. [5] »

« La Maison me manque. La façon dont le soleil du matin tombait sur le vieux parquet, les filles s’ébrouant à l’ouverture ; peut-être que j’exagère la beauté des chairs, la chanson des rires, l’allégresse de la fin de journée, cette magie insaisissable lorsque je m’arrêtais à l’entrée du salon pour les regarder. Peut-être est-ce juste l’éloignement qui me rend sentimentale ; mais je me souviens de cette ivresse passagère, de cette jubilation à être ainsi entourée de femmes nues ou en porte-jarretelles, comme d’un paradis qui n’aurait pas nécessité que je meure. [6] »

C’est en se posant imaginairement, d’un point de vue de l’homme : j’aurai été le roi des clients, qu’Emma Becker saisit ces femmes, avec sa plume, une par une  : « Birgit, avec sa voix décidée et ses longues jambes […] Thaïs, son sourire plein de vice mercantile et son cul dodu […] Manuela, ses yeux gentils, ses seins énormes sous un museau un peu ingrat […] Odile, son buste de vierge de Murillo sur des hanches très larges […] Margaret, son mètre quatre-vingt de peau noire et dorée, son odeur de jasmin […] Genova, la reine des putes, avec cette moue carnassière […] Eddie, son allure de femme respectueuse égarée dans un bordel. [7] »

À vrai dire Emma, femme sans tabou quant au sexe, libre de l’usage de son corps, fait un détour par Justine, pour penser sur un mode subversif et littéraire, la question de la féminité et de l’Autre femme. Celle-ci ne se résout pas au point de vue « …d’une chatte encadrée par des cuisses dodues, comme la reliure d’une bible. ». Elle nécessite un au-delà : « Une femme ou une pute, pour un homme qui se retrouve seul face à elles, ce sont les mêmes créatures mystérieuses au visage desquelles on voudrait bien accrocher un sourire. [8] »

L’écrivaine est talentueuse, son livre évite la vulgarité pour poser sur un ton moderne la question : « Que veut une femme ? »

 

[1] Becker, E., La Maison, Editions Flammarion, 2019, p. 251

[2] Becker E, La Maison, Editions Flammarion, 2019.

[3] Idem p. 371

[4] Becker E, La Maison, Editions Flammarion, 2019, p. 146

[5] Idem p. 299

[6] Idem p. 250

[7] Idem p. 360

[8] Becker E., La Maison, Editions Flammarion, 2019 , p. 358