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La division de la vie affective masculine « entre deux femmes » fut abordée très précocement par Freud en 1910, en recourant à la logique phallique.
Freud décrivait un côté de l’amour qui s’adresse à la femme complète et sans tache, celle qui est dans la série des attributions maternelles. Cet amour se soutient, fondamentalement, du fait que, dans cette relation, l’homme occupe la place du phallus ; assurément un phallus merveilleux ! En cela, c’est un amour narcissique. Dans ce cas, les problèmes apparaissent pour lui lorsqu’il s’agit d’aborder la question de l’avoir phallique.
En compensation, peut apparaître une autre femme qui, loin de la série maternelle, est marquée d’un trait de castration et/ou de dégradation avec laquelle un homme expérimente qu’il puisse désirer et jouir sans aucune difficulté. Avec celle-ci, c’est tout le contraire qu’avec l’aimée : lui, peut se présenter facilement comme le porteur puissant de l’organe copulatoire. C’est le refuge de l’avoir masculin.
C’est ainsi que la question de la position masculine se joue entièrement dans la logique phallique, ainsi que Lacan l’a toujours soutenu : comment articuler l’être et l’avoir que le phallus comporte.
Pour la femme, le « entre deux hommes » peut aussi s’enraciner à partir du phallus, reproduisant exactement la même question que celle des hommes, tant qu’elle se soutient de cette position masculine avec laquelle les femmes s’embrouillent fréquemment dans leur vie : être le phallus pour un homme et, alors, requérir de lui qu’il soit à la hauteur d’un personnage qui a. Car, c’est du succès du partenaire qu’elle obtient une réassurance de son propre brillant phallique. Et, du côté de l’avoir, comme Freud l’annonçait déjà, elle peut obtenir ce qui lui manque, en se faisant l’usufruitière de l’organe masculin, ou en acquérant un enfant comme don de l’amour.
D’une manière plus générale nous pourrions dire que dans tout jeu de séduction, féminin ou masculin, se manifeste une tentative de vérification de la valeur phallique de chacun. C’est la face cause du désir de l’objet a.
La séduction hystérique se combine bien avec la question phallique, il s’agit de l’effort pour parêtre [1] l’objet complémentaire à la castration masculine, pour paraître l’objet qui compléterait l’homme et, de là, tenter d’atteindre quelque chose qui pourrait rendre compte de ce qu’est une femme, de ce qu’est l’Autre sexe. C’est de cette position que la femme lance la question hystérique par excellence : « Pourquoi tu m’aimes ? » et qu’elle met l’homme, supposément complété par elle, au travail, espérant qu’il lui construise la réponse de ce qu’est une femme, ce qu’elle est, elle, en tant que femme. Une attente vaine car jamais il ne parviendra à le dire.
En ce sens, il est clair que l’hystérique n’est pas totalement folle, puisqu’elle ne se prend pas pour La femme. Par contre, elle aspire à savoir ce qu’il y aurait en elle-même de cela.
Cependant ceci est une voie sans issue, qui ne résout pas la question sur la féminité comme Autre sexe, car la seule chose qui puisse se vérifier d’elle-même dans cette conjoncture c’est la valeur en tant que phallus – en tant qu’objet cause de désir ou plus-de-jouir – mais rien dans l’absolu relativement à une supposée essence féminine, rien en tant qu’Autre pour soi-même. Toute réponse reste dans l’espace que le phallus délimite.
Il y a donc, dans la problématique féminine, quelque chose qui se refuse à cette limitation, qui résiste à l’organisation phallique et la discute, s’y confronte, introduisant une difficulté supplémentaire car, parfois, l’amour décidé d’un homme, son tu es tout pour moi, – aussi bien s’il est explicitement énoncé que lu entre les lignes – fixe une femme à cette place de l’objet phallique qu’elle sait bien ne pas être. Ça l’étouffe.
C’est alors qu’un deuxième homme peut devenir l’instrument crucial pour introduire l’être pas-tout dans son rapport au partenaire. Mais ne nous y trompons pas, ceci ne vise pas à mettre en risque la relation – bien que parfois cela puisse échapper – ni à substituer l’un par l’autre, mais à créer un espace pour un au-delà du phallus et, par cela même, une jouissance supposée rester hors du contrôle de l’Autre, une jouissance secrète.
À cette fin, le deuxième homme peut être réel ou fantasmé, il peut aussi être aimé comme le partenaire, ou seulement joui. Mais, dans tous les cas, cela permet d’échapper à la prison phallique, qu’elle sait très bien être de l’ordre du semblant.
Une analysante se rêvait aux côtés de son mari, amoureux et amant, vêtu comme un garde de sécurité d’une banque, les deux étant dans un espace ludique, un bar empli d’hommes : elle, son objet précieux, offerte au regard des autres. Elle isolait dans le travail analytique une fonction essentielle de ces autres hommes présents dans son rêve : ces regards attiraient celui du mari, dans sa vigilance active, et cela lui offrait, à elle, une marge de liberté pour son propre regard, un au-delà d’eux – mari et autres – sauf que, dans le rêve, elle ne pouvait pas localiser ce à quoi elle dédiait sa liberté : « Je ne peux pas le dire, je ne le sais pas. » C’était la vérité ; la sienne, à ce moment-là !

[1] Lacan J., « L’étourdit », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 491.