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Dans Le Rapport de Brodie, de Borges, on trouve un conte étonnant et riche d’enseignements quant à l’amour et son lien au féminin. Il s’agit de « L’Intruse » [1].

C’est l’histoire de deux frères, Cristián l’aîné et Eduardo le cadet. Deux orilleros, habitants des faubourgs, deux individus en marge, qui vivaient ensemble confinés dans une humble bâtisse dans laquelle peu de gens avaient eu la chance d’entrer, car ils « préservaient jalousement leur solitude. » Ils étaient connus pour être querelleurs, voleurs et tricheurs. Ils formaient un « bloc » : « Se fâcher avec l’un, c’était se faire deux ennemis. »

L’idylle aurait pu durer ainsi encore longtemps. Ils étaient tous deux des coureurs, et leurs aventures amoureuses « avaient été jusqu’alors de celles qui se passent sous un portail ou dans une maison close. » Les femmes n’étaient pour eux qu’un objet à posséder. Tout changea le jour où l’aîné ramena avec lui Juliana, un beau brin de fille : « il est vrai qu’il y gagnait une servante, mais il est non moins vrai qu’il la comblait d’affreux bijoux de pacotille et qu’il l’exhibait dans les bals. »

Eduardo, à son tour, ramena à la maison une fille trouvée sur la route, mais il ne tarda pas à la renvoyer. Il changea alors d’humeur, il devint renfrogné et se mit à boire seul. Que se passait-il ? Il était secrètement amoureux de Juliana. Cette dernière deviendrait-elle objet de rivalité entre les deux frères ?

Un soir, alors qu’il doit s’absenter, Cristián dit à Eduardo : « Je te laisse Juliana ; si tu la veux, tu peux la prendre. » À compter de ce jour, les deux frères se partagèrent la femme, et un « sordide ménage à trois » s’instaura. Cet arrangement ne marcha que quelques semaines car peu à peu, les deux hommes commencèrent à se chercher des noises et à se disputer sans raison. Que leur arrivait-il ? Ils étaient en fait, sans le savoir, tous deux amoureux de Juliana, chose rare dans ce faubourg où « l’on n’avait jamais entendu un homme dire […] qu’il se souciait d’une femme autrement que pour la désirer et la posséder ». Au contraire, les frères étaient amoureux et « cela, en quelque sorte, les humiliait. » En outre, Juliana cachait mal sa préférence pour le cadet.

Cela ne pouvait pas continuer : les deux frères, après discussion, décidèrent d’emporter Juliana et de la vendre dans un bordel loin de chez eux. Une fois débarrassés de ce qui était venu perturber leur équilibre, ils « voulurent renouer avec leur ancienne vie d’hommes vivant entre hommes. » Et c’est ainsi qu’ils reprirent ce qu’ils aimaient faire avant : boire, jouer aux cartes, assister à des combats de coqs. Ils avaient cru ainsi s’être sauvés. Mais curieusement, ils prirent l’habitude de s’absenter de la maison l’un et l’autre.

Un jour qu’Eduardo devait se rendre à la capitale, Cristián se rendit au bordel. Et là, il retrouva son frère, qui attendait son tour pour rejoindre Juliana. « L’infâme solution avait échoué », Cristián comme Eduardo aimaient Juliana. Le pragmatisme des deux hommes, qui ne voulaient pas fatiguer leur cheval à aller au bordel, les décida à ramener Juliana à la maison. La vie à trois reprit et, les mêmes causes produisant ici les mêmes effets, l’humeur maussade s’empara à nouveau des deux frères : « Caïn rôdait par-là ».

Le récit de Borges est cruel, et la jalousie pour une même femme trouve son issue dans le meurtre : l’aîné, qui n’en pouvait plus, décide de tuer Juliana et, avec Eduardo, il se débarrasse du cadavre : « Je l’ai tuée aujourd’hui. On n’a qu’à la laisser là toute habillée. Elle ne fera plus de tort à personne ». Ces deux hommes, que l’amour avait humiliés, se réconcilièrent : « Maintenant un lien les unissait : la femme tristement sacrifiée qu’il leur fallait oublier. »

Que nous inspire ce récit à l’issue macabre ? Le titre nous oriente : l’intruse. Ce qui fait intrusion dans cette vie d’hommes, c’est le féminin, incarné par Juliana – que l’on n’entend jamais parler dans le conte – et avec elle, l’amour. Alors que tout allait bien tant que Cristián et Eduardo limitaient leur contact avec les femmes à des rapports furtifs, leur vie est bouleversée lorsqu’une femme s’immisce dans leur solitude d’hommes. Les deux frères, qui jusque-là se suffisaient l’un à l’autre, entre hommes, dans une vie gouvernée par le régime phallique, font la découverte du manque lié à l’amour, comme l’indique J.-A. Miller dans un entretien sur l’amour : « Pour aimer, il faut avouer son manque, et reconnaître que l’on a besoin de l’autre, qu’il vous manque. Ceux qui croient être complets tout seuls, ou veulent l’être, ne savent pas aimer. » [2]

Bref, ils font l’expérience du féminin : « aimer, c’est reconnaître son manque et le donner à l’autre, le placer dans l’autre. Ce n’est pas donner ce que l’on possède, des biens, des cadeaux, c’est donner quelque chose que l’on ne possède pas, qui va au-delà de soi-même. Pour ça, il faut assumer son manque, sa « castration », comme disait Freud. Et cela, c’est essentiellement féminin. » [3]  Aimer féminise : l’on aime que depuis une position féminine.

N’est-elle pas là l’intruse du conte en question ? Cette position féminine est ce qui s’invite chez les deux hommes qui ne s’y attendaient pas, venant décompléter leur vie de garçons solitaires. Mais la rivalité l’emporte, et le ménage à trois ne peut survivre à la jalousie, dit Borges, mais aussi, pourrions-nous dire, à la présence, dans le ménage entre hommes, de ce féminin qui fait intrusion et les humilie, pour reprendre le mot du conte. Les frères, submergés par des « retours d’orgueil, des sursauts d’agressivité contre l’objet de [leur] amour », choisissent de se débarrasser de la cause qui vient en eux creuser le manque, « parce que cet amour le[s] met dans une position d’incomplétude, de dépendance » [4]. Parce que pour eux, l’amour qu’ils se portent est plus merveilleux que l’amour pour une femme [5].

Pour un homme, aimer, c’est faire l’expérience du féminin et du manque qui vient décompléter le régime phallique.

[1] Borges J. L., Œuvres complètes, tome II, coll. La Pléiade, Paris, Gallimard, 2010, pp. 194-197.
[2] Miller J.-A., interview, « On aime celui qui répond à notre question :  » Qui suis-je ?  » », Psychologies, 19 novembre 2015, disponible sur internet.
[3] Ibid.
[4] Ibid.
[5] Borges met en exergue de ce conte, et sans la citer, la référence biblique II Samuel, I, 26 : « Je suis en détresse à cause de toi, mon frère Jonathan, / Tu m’étais très cher, / ton amour était pour moi plus merveilleux / que l’amour des femmes. », cité dans l’appareil critique de l’édition de La Pléïade, p. 1264-1265.