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« Il avait un jour entendu un homme dire, Eh bien, ça c’est une reproductrice, et aussi horrible et démente qu’ait été cette phrase, et dégoûtante à ses yeux, il se rendait compte désormais qu’elle était pourtant vraie. » David Vann, Désolations.

« C’était une des choses qu’elle aimait chez Carl. Si on lui laissait suffisamment de temps, il savait admettre quand il avait merdé. » David Vann, Désolations [1].

 

Né en 1966 sur l’île Adak en Alaska, David Vann a treize ans quand son père se suicide par arme à feu. Après une adolescence chaotique, il met dix années à écrire et à publier Legend of a Suicide [2], dont la longue nouvelle « Sukkwan Island », publiée en France, connaît un immense succès critique avant de remporter le Prix Médicis étranger en 2010. Comme dans nombre de ses romans, D. Vann y traite de la figure du père, perturbée, angoissante, monstrueuse. Un adolescent suit son père sur une île pour se mettre à l’épreuve des éléments et rencontrer la violence de la Nature dans toute sa sauvagerie, pour aussi mieux saisir ce qu’il en est de sa virilité. Le père est actif le jour mais pleure la nuit, ses actes sont de plus en plus incompréhensibles. Les femmes sont quasiment absentes de la narration, parfois mentionnées par le détour d’une prise de parole logorrhéique du père, ou bien, en ce qui concerne sa dernière compagne, contactée par le biais d’une radio pour vérifier si elle sera prête à vivre de nouveau avec lui après son retour. La Nature est silencieuse.

David Vann est l’écrivain de toutes les disjonctions : disjonction entre l’homme et la Nature, disjonction que le père tente d’instaurer vis-à-vis de la mère et des femmes, disjonction du père de la réalité vis-à-vis de sa fonction symbolique, disjonction entre l’homme et la femme. D’où nombre de malentendus. La solution de D. Vann, semble-t-il, est de cerner l’horreur du père par le biais des mots de ceux qui sont restés auprès de lui. Par l’écriture, il cherche aussi à saisir ce qui le distingue de son père tout en écrivant quelque chose qui relève de l’universel et qui prend forme épique : comment un fils s’invente une fiction du père pour appréhender le monde et, au-delà, sa propre existence. Sukkwan Island tente de cerner l’impossible de la rencontre du père et du fils, fondé pour partie sur un malentendu entre le fils et la mère.

La question qui surgit alors devient : qu’est-ce qu’une femme pour un homme, qu’il soit un père ou un fils ? Une incapacité à dépasser ce point d’énigme qui touche à un réel, celui de la castration, mène en effet les personnages au pire. Les romans de David Vann sont de véritables tragédies dans de grands espaces naturels mais les femmes sont les principales cibles (bien que perçues comme collatérales) des crimes des hommes. Comme les paysages sauvages, elles sont maltraitées, les hommes refusent d’entendre leurs paroles. Elles sont les personnages cachés de la fiction de D. Vann, leur histoire ne peut être saisie qu’au-delà de l’histoire apparente. D. Vann a d’ailleurs consacré un livre à Médée, L’Obscure Clarté de l’air, et l’on perçoit combien sa parole ne peut être entendue que quand il est trop tard. Pour les femmes de D. Vann, il n’y a pas de conte de fées, elles sont très souvent victimes, survivantes mais victimes.

Ce qui manque peut-être à certains des personnages de D. Vann, c’est un point d’où ils pourraient composer avec l’énigme du féminin, celle de la mère ou celle de la partenaire. En-deçà du traumatisme causé par le père, quelle solution pour faire avec une jouissance qui serait enfin localisable ? Les femmes ont un secret : elles ne manquent de rien [3] et elles ont rapport à « l’Autre absolu » [4]. Par contre, elles ne peuvent se faire « symptôme du symptôme d’un autre » [5]si elles ne deviennent pas, en même temps, « symptôme » pour un autre.

Concluons : « Que veut une femme ? », la question reste entière pour les personnages masculins de D. Vann. Ce qui est évident, c’est qu’aucune ne souhaite devenir « n’importe laquelle », c’est-à-dire un simple trophée de chasse. En effet, ainsi que le souligne Dominique Laurent, « Récupérer sur le corps de l’autre l’objet ase fait au prix du sacrifice du phallus dans la relation sexuelle. » [6]

[1] Les romans de David Vann ont tous été traduits par Laura Derajinski pour les éditions Gallmeister.
[2] Édité chez Harper Perennial.
[3] Lacan J., Le Séminaire, livre X, L’Angoisse, texte établi par Jacques-Alain Miller, Paris, Seuil, 2004, p. 211.
[4] Lacan J., « Propos directifs pour un congrès sur la sexualité féminine », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 732.
[5] Miller J.-A., « L’inconscient et le corps parlant », Scilicet, Le corps parlant. Sur l’inconscient au XXIe siècle, Paris, ECF, coll. rue Huysmans, 2015, p. 28-29.
[6] Laurent D., « Phallus ou symptôme ? », http://uqbarwapol.com/phallus-ou-symptome-dominique-laurent-ecf/