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Les héroïnes surgies de l’encre noire de la plume de Zweig, écrivain du désir et de l’amour,  mettent en lumière le mystère féminin. La femme de Zweig est une énigme. Intemporelle, n’ayant l’âge que celui de son désir de séduction, dévouée, tendre, désirante, sensuelle, elle reste dangereuse, sa beauté masque son charme redoutable. Dissimulée dans l’ombre, elle est prête à bondir sur l’homme qu’elle réduit à l’objet d’une obscure jouissance difficilement avouable. Zweig ajusta sa position quant à la femme sous l’angle du secret et de l’ombre. « Je sais que je libére souvent quelque chose chez les femmes , mais chez les hommes aussi. Je me garde bien d’exploiter cela sur les plans érotiques, au contraire, je suscite cette liberté grâce à un tacite refus » [1]. Il est envoûté par le féminin dont il a peur. « L’érotisme m’épouvante parce qu’il me prend, et non inversement. Je frémis devant ma propre virtuosité. » [2]

A l’égard de sa première femme, il fut d’une prudence extrême, évitant le vertige de la cime ou abîme de la jouissance, démon qui hante ses écrits. Il craint l’en-trop de jouissance. Pris entre Marcelle et Friderike, il fit le choix forcé de la femme d’échanges intellectuels offrant un univers sécurisant où pouvoir continuer, tranquillement, son œuvre en jouissant de ses héroïnes dans le secret et l’ombre de l’encre de sa plume.

Il écrit souvent à Romain Rolland que sa vie conjugale court à la catastrophe. Loup solitaire, sentimentalement inapprivoisable, sans doute n’est-il pas fait pour vivre en couple. Il tient la femme à distance, la sienne d’abord qui devint « une femme d’ordre ce qui lui fait dire tout est en ordre dans la maison » [3]. Elle facilite sa vie quotidienne, le met en pleine lumière sociale afin qu’il puisse poursuive en toute quiétude son devoir d’écrivain. Mais de l’avoir réduite au rôle d’intendante et de compagne effacée, auprès d’elle il s’ennuie. Il ne se rapproche de son épouse que souffrant ou déprimé, préférant courir le monde en quête d’aventures et d’amours multiples tandis qu’elle garde la maison. Friderike est de moins en moins désirante ; elle critique ses livres, admire avec moins d’emphase les manuscrits qui passent par ses mains. Il rencontre alors le charme féminin dans ses fictions littéraires fixant le réel d’une jouissance mythique à jamais perdue. Ses héroïnes deviennent l’escabeau où son narcissisme se noue à la sublimation littéraire. Il est dans la nécessité d’écrire ce qui ne cesse pas de ne pas s’écrire, La femme. Il ressort de ses brefs récits que l’homme est en position fragile, peu assuré de son désir, alors que la femme soudain s’anime d’un désir décidé d’exister dans la passion, cette femme existe donc, et elle lui fait peur.

Ses passions se subliment pour une part dans l’écriture de la passion amoureuse ou déraisonnable de l’autre féminin. La femme trop sensuelle approchant trop près ce qu’il ne voulait pas voir en lui, il se décida à ne la rencontrer que dans l’ombre de ses nouvelles,  comme femme objet déchet dans La nuit fantastique. Conte crépusculaire et La femme et le paysage sont de véritables leçons cliniques sur l’objet hétérogène de jouissance mélancolique au moment de L’éveil du printemps chez la femme. Sa magistrale Lettre d’une inconnue, écrite par La femme anonyme qu’il est lui-même, incarne, dans la fiction, la femme se faisant objet dans le regard du séducteur.
Dans Vingt-quatre heures de la vie d’une femme, nouvelle que Freud tenait pour un véritable chef d’œuvre, Zweig rend hommage à La femme qui, grande amoureuse, devient l’objet de son coup de foudre au point de suivre jusqu’au bout sa volonté de jouissance. Dans Brûlant secret, il révèle le secret du vrai visage de la femme derrière son masque de femme maternelle et sensuelle. Dans cette nouvelle, un petit garçon nommé Edgar, découvre, au-delà de la mère, l’essence secrète de la féminité faite de ruse et de volupté. « Habile à cacher son tempérament sous une mélancolie distinguée », La femme sort du secret de l’ombre et s’incarne dans la superbe bourgeoise  aux « lèvres douces », aux étreintes parfumées, au «  frou-frou de ses robes de soie. » L’éducation ni la fortune ne changent rien à la sauvagerie pulsionnelle ; impulsive, ardente, démoniaque, la femme bourgeoise et sophistiquée, tel un animal sauvage indomptable  échappant à son maître, en vient à le soumettre à sa volonté de jouissance autre, ses airs de fragilité, de douceur n’étant que semblants – jeu fin et feint pour l’amour.

La solution de Zweig fut de trouver une femme d’ordre à la maison, voire à la raison de ses devoirs littéraires, lui permettant de décrire tranquillement ses héroïnes fictives. Il fallait cependant qu’elle se tienne suffisamment éloignée de lui afin de ne pas éveiller son désir de Femme. Auprès d’elle, il a l’impression « d’être tenu en laisse », d’être prisonnier de l’ordre qu’il a lui-même instauré, et il se venge en ne lui cachant que peu de choses des « épisodes furtifs » [4] qui demeurent son meilleur stimulant. La fiction littéraire ne résorbe cependant pas tout de la jouissance. Il devient le maître dans l’art de ses épisodes avec le beau sexe qu’il ne peut voir que selon une mise en série d’épisodes éphémères, innommables, à la hauteur de cette jouissance indicible donc clandestine. Ces femmes doivent être mariées, car il s’offre à elles en réponse à ce qu’il estime être la frustration féminine inhérente au conjugo ou à l’impuissance d’un mari. Addict érotique aux femmes de passage, il ne les laisse pas pénétrer son monde protégé où règne la si sage Friderike. Il cacha à ses amis et à ses lecteurs sa vie secrète dont seule sa femme avait connaissance, bien qu’elle lui ait demandé de lui en épargner les détails.

« Je rentre à la maison en compagnie d’un épisode. » [5]
Il avoue que ses épisodes le rajeunissent alors qu’il prend de l’âge. Son journal et les lettres renvoient l’image d’un homme vieillissant qui a le goût de la jeunesse – celle des jeunes hommes qui débutent en littérature, et celle des jeunes filles en fleurs. Zweig évoque le caractère malsain de ce genre de pratique – les « épisodes » dont il n’est jamais parvenu à se libérer.
On trouve, dans la mise en série de ses nouvelles et de ses épisodes furtifs, une sorte de pousse à la femme version séducteur prêt à tout pour satisfaire ce qu’il pense être la jouissance d’une femme, celle-ci restant inatteignable voire impossible donc fondamentalement Autre. Cet impossible d’une jouissance anonyme se révèle dans sa Lettre d’une inconnue écrite par lui-même. Son côté donjuanesque aimé des femmes se jouit en tant qu’il se crut être l’homme les révélant à elles-mêmes, d’où la répétition, dans d’autres nouvelles ou épisodes, de la tentative de cerner le réel en jeu dans sa rencontre avec la femme objet. Vivant à l’ombre de son désir,  aucune rencontre notoire ne vient égayer son existence que quelques incartades sans suite ne peuvent faire basculer dans cette volupté magnifique où se complaît son imaginaire. « Un élément nouveau entrera-t-il jamais dans ma vie ? », se plaint-il dans son journal au mois de décembre 1931. A force d’invoquer les muses, de faire appel, en rêves, aux démons féminins, elles vont finir par lui répondre mais, comme dans ses livres, elles ne lui porteront ni bonheur ni chance. La seule réponse radicale sera le passage à l’acte de son suicide avec Lotte, sa seconde épouse et secrétaire, s’offrant à lui comme la femme objet faisant enfin Un avec lui pour l’éternité. « Nous avons décidés unis dans l’amour, de ne pas nous quitter… » [6].

[1] Zweig S., Journaux 1912-1940, 23 septembre 1912, Belfond, 1986, p. 20.
[2] Ibid., Fin février, p. 37.
[3] Bona D., Stefan Zweig, Tempus, 2010,  p. 276
[4] Zweig S., Journaux, op. cit., p. 24.
[5] Ibid., p. 25.
[6] Zweig S., et L., Lettres d’Amérique, Grasset, 2012, p. 272.