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En 1954 paraît aux Éditions Jean-Jacques Pauvert un roman scandaleux. Écrit par une femme, Pauline Réage, il étonne, enthousiasme, insupporte et convoque les censeurs…

C’est seulement en 1994 que sera révélée la véritable identité de son auteur. Anne Desclaux, alias Dominique Aury, journaliste et éditrice, conseillère du Ministre de l’Education en 1974, auteur d’une anthologie de la poésie religieuse et maîtresse secrète de Jean Paulhan, écrivit un des romans français les plus traduits dans le monde : Histoire d’O. Une Histoire née d’une provocation : son amant affirmait que les femmes ne peuvent écrire de romans érotiques. Dominique répondit par O.

On dît que ce livre ne pouvait être écrit que par un homme, ce qui la fit rire aux éclats.

La question féminine ne se réduit pas à la trop sage formule d’« en avoir ou pas » ni même à celle d’« être ou ne pas être ». Lacan l’a révélé à partir de l’expérience mystique, et Pauline Réage, de toute évidence, en savait quelque chose, même si elle n’était pas une sainte…

O, jeune femme à la beauté bouleversante, est amenée par son amant dans un château où, aux côtés d’autres filles, elle va être offerte, consentante par amour, à l’avidité d’hommes inconnus. La soumission à de cruelles règles fait loi : dépouillées de leur volonté, affublées d’atours qui les rendent semblablement offertes, elles ne doivent ni regarder leurs geôliers, ni parler. « S’il y avait une règle à laquelle O eut de la peine à se plier, et finalement ne se plia jamais tout à fait, c’était la règle qui interdisait de regarder les homme au visage […] O se sentait en danger constant, tant la curiosité des visages la dévorait. »[1] Privée de l’usage du regard et de la voix, O découvre que se taire la soulage : « Rien cependant qui lui ait été d’autant de secours que le silence, sinon les chaînes. Les chaînes et le silence, qui auraient dû la ligoter au fond d’elle-même, l’étouffer, l’étrangler, tout au contraire la délivraient d’elle-même. […] Sous les regards, sous les mains, sous les sexes qui l’outrageaient, sous les fouets qui la déchiraient, elle se perdait dans une délirante absence d’elle-même qui la rendait à l’amour et l’approchait peut-être de la mort. »[2]

Sir Stephen, celui à qui elle est offerte par son amant, veut obtenir quelque chose, au-delà du consentement de O ; il vise ce qu’il n’atteindra jamais, car il ignore qu’« il n’y a pas de limite aux concessions que chacune fait pour un homme : de son corps, de son âme, de ses biens. »[3]

Mais le propos de Lacan se prolonge dans Télévision, concernant les femmes : « N’en pouvant mais pour ses fantasmes dont il est moins facile de répondre. Elle se prête plutôt à la perversion que je tiens pour celle de L’homme. Ce qui la conduit à la mascarade qu’on sait, et qui n’est pas le mensonge que des ingrats, de coller à L’homme lui imputent. Plutôt l’à tout hasard de se préparer pour que le fantasme de L’homme en elle trouve son heure de vérité »[4]

Si c’est bien un fantasme masculin que relate Histoire d’O, c’est de jouissance féminine qu’il traite, et c’est justement le travail minutieux et raffiné de la langue qui l’indique. Jamais aucun terme trivial pour désigner les bouts de corps outragés. Car tout est voilé, en même temps que dévoilé. L’érotisme loge dans les détails que seule une femme pouvait révéler : le bruissement soyeux de la faille et du taffetas, le picotement de la fourrure à même la peau, la chaleur du feu qui caresse le corps bien mieux que les mains viriles qui s’en emparent…

Le classicisme élégant de l’écriture du roman contraste de façon brûlante avec la brutalité que met en scène le récit. La délicatesse dans le choix des signifiants, l’élégance des tournures, participent à la force érotique du roman, à ce qu’elle traque par l’écriture.

Il y a d’ailleurs du malentendu entre Jean Paulhan et Dominique Aury. Il écrit dans la préface qu’il lui a offerte : « Enfin une femme qui avoue ! […] Que tout est sexe en elles, et jusqu’à l’esprit. Qu’il faudrait sans cesse les nourrir, sans cesse les laver et les farder, sans cesse les battre ».[5] quand elle murmure peut-être qu’il n’y a pas de nature féminine… Elle rejoint ainsi subtilement le propos de Jacques-Alain Miller rappelé par Anne Lysy[6] : « ce n’est pas qu’il me batte qui compte, mais que je sois son objet, que je sois sa partenaire-symptôme et c’est tant mieux, même si ça me ravage. »[7]

Le fantasme de L’homme se résume à « J’aime l’attacher / elle aime être attachée »… Mais les limites de son imagination lui interdisent souvent l’accès à cet au-delà : ce qu’elle veut, c’est qu’il donne consistance à cet objet qu’elle incarne pour lui permettre d’explorer cette contrée où elle se perd, dépossédée d’elle-même, désencombrée, pour se laisser attraper par le vertige de sa propre disparition, de cet effacement fugace qui la saisit, au point où l’Autre croit la posséder de la façon la plus absolue.

O pourrait se révéler ironique dans sa position, c’est-à-dire un peu simplement masochiste, si elle n’aimait pas tant René, puis Sir Stephen, celui qui la désire plus qu’il ne la veut.

Bien sûr, les éléments biographiques ne manquent pas pour faire de Dominique Aury un personnage hors norme : élevée dans la foi catholique la plus rigoureuse, elle goûtera la volupté de la prière au point d’être tentée par le voile ; 1ère fille admise en Hypokhâgne en 1925, elle s’égarera dans des choix politiques douteux, avant de travailler pour la Résistance ; brillante critique, éditrice reconnue – elle restera seule femme au comité de rédaction de Gallimard pendant 25 ans -, elle mit en valeur nombre d’auteurs dont elle fut l’amie ; féministe – paradoxalement dirait-on aujourd’hui -, elle prouva que les femmes peuvent faire aussi bien que les hommes, à une époque où une telle affirmation prêtait à sourire ; résolument bisexuelle, elle aima passionnément…

En 1975, sortit le film de Just Jaeckin. Pure mise en image glam et glit, il passe à côté du secret de O, qui reste scellé sous son bâillon… où s’origine l’inouï consentement de celle qui n’a même pas de nom. Juste une lettre de jouissance…

[1] Pauline Réage, Histoire d’O, Poche, Paris, p. 57.

[2] Opus cité, p. 58.

[3] Lacan J., Autres écrits, p. 540.

[4] Ibid

[5] Paulhan J, Préface, Opus cité, p. 10.

[6] Lysy A, Ravage et ravissement, Midite numéro 2, 13 mai 2019

[7] Miller J.-A., L’os d’une cure, Paris, Navarin, 2018, p. 87-88.