image_pdfTélécharger cet articleimage_printImprimer cet article

Lors de leur dernière rencontre, Robert Mapplethorpe demanda à Patti Smith d’écrire leur histoire : « Il le faut, car personne d’autre ne pourrait l’écrire »[1]. Parions qu’il savait à quel point le « personne d’autre » fut tout autant nécessité que moteur pour Patti Smith, et ce, bien avant leur rencontre. Elle publia Just Kids vingt ans plus tard.

Cet ouvrage s’ouvre sur un souvenir d’enfance : lors d’une promenade au bord de la rivière la jeune Patti fut captée par « un curieux miracle » : le long cou d’un cygne s’érige, juste avant l’envol. « Cygne, dit ma mère, qui sentait mon excitation. Mais le mot était loin de suffire à rendre compte de sa magnificence ou à transmettre l’émotion qu’il produisait en moi. La vision de l’oiseau créait un besoin pressant pour lequel je n’avais pas de mots, un désir de parler du cygne, de dire quelque chose de sa blancheur, de la nature explosive de son mouvement, et du lent battement de ses ailes. […] Je peinais à trouver les mots pour décrire la perception que j’en avais. Cygne, répétais-je, pas pleinement satisfaite, et je ressentais un tiraillement, une étrange nostalgie, imperceptible aux passants, à ma mère, aux arbres ou aux nuages. » [2]

Just Kids témoigne du recours que fut, pour Patti Smith, le goût des mots, d’un bien-dire laissant certes la chose toujours hors d’atteinte, mais trouvant son efficace dans le littoral qu’il traçait, dans le bord qu’il offrait à un indicible potentiellement ravageant.

Patti Smith rencontra Mapplethorpe dans le magasin où elle travaillait. Il vint y acheter un collier persan, qu’elle-même convoitait secrètement. Une fois le collier soigneusement emballé, elle lui fit promettre : « Ne le donne à aucune autre fille que moi »[3]. Celui-ci ne recula pas devant cette demande inconditionnelle, d’ailleurs ce collier était pour lui. S’il n’y a pas à douter que Patti Smith avait déjà saisi comment cet homme, non seulement ne reculait devant les semblants féminins, mais en avait le goût ; cette scène fut décisive car elle s’avéra être l’écho d’une première fois plus ancienne.

Âgée de onze ans, torse nu au soleil d’été, Patti se fit dire par sa mère qu’il était temps pour elle de revêtir une chemise : « tu es sur le point de devenir une jeune femme »[4]. Horreur ! La révolte surgit aussitôt : « [J’] annonçai que je n’allais jamais devenir autre chose que moi-même, que je faisais partie du clan de Peter Pan, ceux qui ne grandissent pas ».

Ce qui pourrait passer pour un goût de l’anecdote se révèle être le choix éthique d’un bien-dire : les détails dont Patti Smith fait œuvre sont divins. On saisit comment la phrase surgissant dans l’instant de la rencontre avec Mappelthorpe s’avère répondre à l’impact d’un dire maternel, au moment disons de l’âge de femme. La résolution, refus viril, « je n’allais jamais devenir autre chose que moi-même » trouve une autre voie, un renversement, un aménagement plus souple dans le « ne le donne à aucune autre fille que moi ». Pour lui comme pour elle, ce dire vient faire limite, et rendre possible tant une érotique, qu’un partenariat symptomatique.

La dimension du semblant et du voile sera le fil dont leur couple fut tissé.  Patti Smith souligne à de multiples reprises qu’elle aima chez Mapplethorpe son goût pour la sublimation, comment il « transformait des objets insignifiants […] en poèmes visuels » [5].

Là encore, cette dimension du semblant fut au cœur même de l’acte inaugural de leur couple. Peu après l’épisode du collier, Patti accepta un diner avec un homme qui, lui, s’intéressait bien plus aux femmes qu’à l’artisanat persan. Ne sachant comment s’en dépêtrer sans payer de sa personne, Patti croisa alors Robert, et s’avança ainsi vers lui : « J’ai besoin d’aide. Tu veux bien faire semblant d’être mon mec ? » [6] Et c’est sans doute ce qu’il fit, durant toutes ces années.

Patti Smith sut trouver un homme sur-mesure, c’est-à-dire qu’elle sut saisir, là comme ailleurs et son ouvrage en témoigne, ce que Lacan dans Encore nomme contingence : « la rencontre chez le partenaire des symptômes, des affects, de tout ce qui chez chacun marque la trace de son exil, non comme sujet mais comme parlant, de son exil du rapport sexuel »[7]. Elle sût lire chez Mapplethorpe la question qu’était pour lui la féminité, et son rapport à cela : soit, comment il ne renonça pas, si couteux que cela fut, à serrer au plus près cet indicible. Se faire capter par le regard, de celui qui sut rendre sublime le réel du sexe, le noir et le freak, releva pour Patti Smith d’un appareillage pour répondre à l’énigme que fut pour elle ce point. Avançons qu’elle aima cela chez lui, son courage à ne pas rendre les armes face à ce qui ne se laisse pas dévoiler, tout autant que sa docilité à la préserver, elle, d’un impératif de dévoilement.

Patti Smith met au cœur de cet ouvrage ce que la rencontre avec la féminité fit surgir pour elle, et comment elle parvint à y trouver une voie vers une érotique. Une fois encore, l’artiste fraye la voie au psychanalyste, en témoignant de comment le point d’énigme – certes indicible – peut, lorsque celui qui y a affaire s’arme de cet héroïsme si féminin [8] pour ne pas s’en détourner, devenir un moteur, un éros puissant.

Certes, la rencontre avec Mapplethorpe permit à Patti Smith, de se faire muse, et d’y trouver une réponse pacifiante. Mais lorsque leur couple vacilla, elle ne s’effondra pas. Cela signe qu’autre chose opérait.

Cette autre chose fut, c’est notre thèse, ce qui pour elle était là depuis toujours, ce bien-dire chevillé au corps, dont une des voies fut l’écriture. Elle qui, à onze ans, ne pouvant plus aller torse nu, trouva à ce moment précis une identification solide dans la figure de Jo, une des quatre filles du Dr March, « garçon manqué » qui « noircit des pages et des pages de ses griffonnages rebelles » [9].

De Mapplethorpe, Patti Smith pu dire : « Il était l’artiste de ma vie »[10]. Mais, à la voir tour à tour muse, femme, rock-star, amante, voyageuse, mère, photographe, écrivain, poète, égérie punk, publiée à la NRF, – et surtout – prenons l’équivoque au sérieux, elle sut être l’artiste de ses mille et une vies.

[1] Smith P., « Au lecteur », Just kids, Paris, Gallimard, 2017, p. 339.

[2] Smith P., Just kids, Paris, Gallimard, 2017, p. 11.

[3] Ibid., p. 45.

[4] Ibid., p. 18.

[5] Ibid., p. 60.

[6] Ibid., p. 46.

[7] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, texte établi par Jacques-Alain Miller, Paris, Seuil, 1975, p. 132.

[8] Lebovits-Quenehen A., Un érotisme volontiers héroïque, Blog des 49e journées de l’ECF, publication en ligne, 2019.  https://www.femmesenpsychanalyse.com/2019/04/30/un-erotisme-volontiers-heroique/

[9] Smith P., Just kids, op. cit., p. 18-20.

[10] Smith P., Just kids, op. cit., p. 19.