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Le 24 septembre 2007 le message « Prévenir la gendarmerie » a été trouvé sur la porte de leur maison. À l’intérieur ils reposaient côte à côte, morts. Elle, 83 ans, souffrant d’une maladie grave ; lui, 84 ans, ayant publié un an auparavant dans son dernier ouvrage « Lettre à D. », une déclaration d’amour à sa femme, renouvelée et mise à jour. Ce livre se termine ainsi : « Nous aimerions chacun ne pas survivre à la mort de l’autre. Nous nous sommes dit que si, par impossible, nous avions une seconde vie, nous voudrions la passer ensemble »[1]. Âme de contestataire incurable, André Gorz a su défier avec Dorine l’engagement du mariage tel qu’il est formulé par la parole divine « jusqu’à ce que la mort vous sépare ». Ils se sont donnés la mort pour l’empêcher de les séparer.

Au-delà du pacte du mariage, ce qui liait André à Dorine était ce qu’ils avaient de moins social, de plus singulier. Avant de reconnaître cela, André prenait appui sur ce que le fantasme a de plus commun. En bon obsessionnel, il se considérait comme le « sauveur » de Dorine. En 1958 il en parle dans Le traître [2], comme d’une femme « malade, qui ne connaissait personne, ne parlant pas un mot de français, [et qui] quémandait un peu de son temps ». Gorz se prenant pour le phallus de cette femme anglaise migrante, pensait suffire à celle qui dépendait de lui.

Guidé par son fantasme de sauveur, l’homme se prend pour le thérapeute de sa femme, un peu folle, malade ou désemparée, on reconnait là la limite phallique barrant l’accès à une femme, sinon par son objectivation. Claude Lévi-Strauss cité par Lacan en avait formalisé le fondement en relevant le statut d’objet d’échange que les femmes occupaient dans le mariage[3]. En ce sens, qu’elles soient réduites à un objet de soin ou à un objet maltraité ne sont que l’endroit et l’envers d’une même médaille, manifestation d’une misogynie plus ou moins avérée.

C’est ce point fantasmatique qu’André Gorz traverse vers la fin de sa vie. Sa Lettre à D. commence par cette question : « Pourquoi ai-je donné de toi dans Le traître une image fausse et qui te défigure ?… Pourquoi t’ai-je présentée comme une créature pitoyable…alors que tu avais ton cercle d’amis, faisais partie d’une troupe de théâtre lausannoise et étais attendue en Angleterre par un homme décidé à t’épouser ? »[4]

Au seuil de la mort, André Gorz a consenti à lâcher le fantasme masculin prêt à porter qui le soutenait dans son rapport à sa femme, accédant ainsi au réel du nouage sinthomatique qui, à son insu, avait suppléé au non-rapport sexuel sa vie durant. Ce nouage sinthomatique est ce qui est évoqué par Lacan dans son séminaire sur le sinthome : « il y a rapport sexuel dans la mesure où il y a sinthome, c’est à dire où l’autre sexe est supporté du sinthome »[5]. C’est le cas quand la femme n’est pas l’objet mais plutôt le sinthome de l’homme. Quand il s’agit du sinthome, le singulier entre jeu. À l’encontre du fantasme, commun à des collectifs entiers, le sinthome est au plus près de ce que le sujet a de moins social, ce qui lui est unique. C’est à cela que Gorz finalement accède. Les choses alors se renversent. Dorine devient le « roc sur lequel notre couple pouvait se bâtir »[6], un objet qu’il aurait jalousé plutôt que sauvé : « J’avais le sentiment que je ne te valais pas ; que tu méritais mieux. »[7]

Ce qui les lie surtout, c’est une « expérience fondatrice », une « blessure originaire » ou encore une « expérience d’insécurité »[8]. Lui, l’immigré, le juif autrichien sans intérêt[9] ; elle, l’anglaise non identifiée, libre de tout sentiment national et d’enracinement dans la culture britannique. Tous les deux ont un profond vécu d’exilés. C’est dans cette expérience fondamentale que Gorz s’est lié à Dorine : « Nous avions besoin de créer ensemble, écrit-il, l’un pour l’autre, la place dans le monde qui nous a été déniée. Mais pour cela, il fallait que notre amour soit aussi un pacte pour la vie. »[10]

Quand il y a sinthome, il n’y a pas d’équivalence. Si la femme est un  symptôme pour l’homme, l’homme est pour la femme un ravage s’il ne sait pas déposer l’arme phallique de temps à autre pour se rendre disponible à l’amour. André Gorz voulait devenir un pur signifiant, plongé dans le monde des idées bien articulées, « la vie n’allait réellement commencé que plus tard »[11]. Vraie femme-sinthome, Dorine est pour lui une « aide contre », position de femme que Lacan recommande aussi à l’analyste en tant qu’il est lui-même un sinthome[12]. Cette expression, « aide contre » est puisée dans l’histoire de la création de l’Ancien Testament. Ève a en effet été offerte à Adam en tant qu’ « aide contre ». Dorine assume ce rôle pour André. D’une part elle « aide » : elle lui permet d’irréaliser le réel par l’activité d’écrire[13]… « aimer un écrivain, c’est aimer qu’il écrive, disais-tu. Alors écris ! »[14]

D’autre part, son attitude va contre les tendances mortifères de son homme : elle ne cesse de montrer que si il y a du symbolique  ̶  grand A  ̶  celui-ci est barré : A barré selon le mathème lacanien proche de la  logique féminine. Dorine ne cesse de montrer à André qu’aux côtés de ses constructions philosophiques bien ficelées et fondées sur la raison, il y a des certitudes vécues et intuitives « communicables mais pas démontrables »[15], qui ne sont pas moins vraies. André finit par cette question en forme d’aveu : pourquoi faut-il que tu aies toujours raison ?

Ce qui, plus que tout, fait de Dorine un sinthome est l’ancrage qu’elle donne à André dans l’existence. Certes elle lui dit : « ta vie est l’écriture, donc écrit »  mais dans les petites heures de la nuit, quand André n’arrive pas a mettre un frein à sa frénésie d’écrire, elle lui rappelle que la passion amoureuse exige aussi « d’entrer en résonnance » avec le corps de l’autre, en l’appelant : Come to bed. Il répond alors: I am coming. Et elle de rétorquer : Don’t be coming, come ![16] (ne sois pas en train de venir, viens !).

Dorine incarne ce qui est le plus difficile à concevoir pour André, à savoir qu’il est bien vivant, que la vie c’est maintenant, et dans aucun lendemain.

[1] Gortz A., Lettre à D., Gallimard, 2006, p. 82.

[2]  Gorz A., Le traître/Le vieillissement, Gallimard, 2004 et 2008.

[3] Lacan J., Le Séminaire, livre II, Le moi dans la théorie de Freud et dans la technique de la psychanalyse, Texte établi par Jacques-Alain Miller, Paris, Seuil, 1978, pp. 301-306.

[4] Gortz A., Lettre à D., op. cit., pp. 9-10.

[5] Lacan J., Le Séminaire, livre XXIII, Le sinthome, Texte établi par Jacques-Alain Miller, Paris, Seuil, 2005, p. 101.

[6] Lettre à D., op. cit., p. 36.

[7] Ibid., p. 39.

[8] Ibid., p. 18.

[9] Ibid., p. 11.  « He is an Austrian Jew. Totally devoid of interest ».

[10] Ibid., p. 20.

[11] Ibid., p. 79.

[12] Lacan J., Le Séminaire, livre XXIII, op. cit., p. 135-136.

[13] Lettre à D., op. cit., p. 26.

[14] Ibid., p. 35.

[15] Ibid., p. 49.

[16] Ibid., p. 34.