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Il y a dans la littérature une figure de femme qui, sous diverses déclinaisons, a marqué la fin du XIXème siècle et le début du XXème. J’en retiendrai quatre par ordre chronologique : Madame Bovary de Gustave Flaubert (1857), Anna Karénine de Léon Tolstoï (1877), Nina dans La Mouette d’Anton Tchekov (1896) et Madame Butterfly (1904), le célèbre opéra de Giacomo Puccini, tiré d’une pièce de théâtre de David Belasco, elle-même tirée d’une histoire de John Luther Long. Quatre rêveuses qui n’ont pas rencontré Freud, ni la psychanalyse. Quatre femmes sorties de l’imagination de quatre (voire six) auteurs masculins.

Elles ont marqué, et marquent toujours les esprits malgré leur côté suranné. L’étau des conventions sociales s’est desserré, le jugement de l’adultère, même celui des femmes a cessé d’être un crime et il n’est plus une cause de divorce en faveur du conjoint trompé.  Aujourd’hui l’Amour est le maître-mot qui fait et défait les couples au gré des coups de coeur et au détriment des familles. Pourtant les Emma, Anna, Nina et Butterfly nous parlent toujours du rêve d’amour des femmes, quand elles construisent un Prince qui se révèle n’être pas charmant, quand elles se confrontent au cynisme masculin (Pinkerton), à son orgueil (Trigorine), à sa lâcheté (Vronski) ou encore à sa médiocrité obsessionnelle (Charles Bovary).

Imaginons : que serait-il arrivé si une telle rêveuse avait pu rencontrer le père de la psychanalyse ? Gageons que le transfert les aurait accrochées autrement à l’amour et qu’elles auraient voulu en savoir davantage sur les rouages amoureux de leur inconscient. Parions qu’au cours du travail analytique, des occasions se seraient présentées et auraient permis au sujet de lire ce qui, dans son inconscient, le prédisposait à s’emballer ainsi pour tel ou tel homme : pour sauver par exemple un égaré et modeler un homme (tel Pygmalion), ou partager le mystère de l’écriture et celui de la fin, mais surtout pour être aimée, c’est-à-dire placée sur un piédestal dans les yeux de l’autre et obtenir miraculeusement la réparation de sa faille existentielle.

Quand, par les vertus de l’amour, la faille est devenue un joyau qu’elles voient briller dans les yeux d’un homme, c’est là que le bonheur les emporte et leur fait tout oublier : mariage et enfants. Elles peuvent devenir des mères indignes et monstrueuses, telles Emma et Anna, puis se suicident sans égard pour leur progéniture, incapables de supporter leur être féminin, la faille existentielle de leur vie que la honte n’a fait qu’agrandir dans la chute. Ce sont des hystériques, femmes phalliques sur leur piédestal amoureux, que l’autre réduit à rien en les délaissant, les rejetant ou les ignorant.

Mais alors qu’est-ce l’amour en fin ? Quel amour, qui ne soit pas illusion amoureuse, peut-on espérer au terme d’une analyse ? Quel serait la forme d’amour dont une femme exilée de son hystérie peut encore jouir ? Qu’est-ce qu’un amour athée, sans Père, sans Dieu ?

Une anecdote au début de la deuxième leçon du Séminaire XIX …ou pire nous en donne une forme. Lacan raconte qu’une personne lui a offert ce matin-là un stylo. C’est une personne qui l’admire, dit-il mais il ajoute « je m’en fous qu’on m’admire. Ce que j’aime, c’est qu’on me traite bien. Seulement, même parmi les personnes qui m’admirent, ça arrive rarement. »[1]

L’admiration est ce brillant dans les yeux de l’autre qui fait toute l’attraction d’un début de relation et qui, selon la formule érotomane, rend les femmes amoureuses. Être mis à cette place illusoire n’intéresse pas Lacan. Ce qui provoque chez lui l’amour, ce qu’il aime, c’est être bien traité, et il remarque que cela arrive rarement. Aimer celui ou celle qui vous traite bien serait d’une simplicité évidente si le fantasme ne s’en mêlait pour vous faire choisir selon ses critères.

Dans un texte paru dans Quarto 91, Alexandre Stevens élabore cette question : « Qu’est-ce que la psychanalyse modifie à la passion amoureuse ? » Il parle du passage de la passion illusoire à un désir décidé d’amour « qui est de l’ordre de l’engagement qui va au-delà de l’arrangement ensemble. »[2] Il ajoute que l’amour n’est pas seulement un mode de fonctionnement du couple mais qu’il y a aussi un désir décidé d’amour dans le passage du travail du transfert au transfert de travail et un engagement à travailler dans une communauté, comme l’a fait résonner Lacan en appelant « ceux qui m’aiment encore » à se rassembler dans une communauté de travail pour faire Ecole.

[1] Lacan J., Le Séminaire, livre XIX, …ou pire, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2011, p. 25.

[2] Stevens A., « Le désir décidé d’amour », Quarto 91, p. 23.