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Un terme brille par son absence dans le Séminaire XX, Encore de Lacan. Alors qu’il est question de désir, d’amour, et bien sûr de jouissance, aux déclinaisons multiples, Lacan proposant même une écriture de la jouissance sexuelle et dégageant à cette occasion la logique et la spécificité de la jouissance féminine, nulle référence explicite n’est faite à l’érotisme. Devons-en en déduire pour autant qu’il n’en est nullement question ?

Trois ans plus tard, dans son Séminaire XXIII, Lacan aborde (enfin) l’érotisme, lorsqu’il se conjugue au féminin, sous un angle on ne peut plus étrange, et disons-le, inquiétant. Il dit avoir été « soufflé » par un film qu’il vient de découvrir, L’empire des sens (d’Ōshima), où, dit-il, l’érotisme féminin « semble y être porté à son extrême » [1], précisant aussitôt que ce dernier « est le fantasme, ni plus ni moins, de tuer l’homme. » [2] Dans ce film nippon qui nous plonge dans un Japon des années 30, nous suivons les ébats sexuels entre un homme et sa maîtresse où tout est bon pour obtenir le plaisir maximum, usant parfois de méthodes peu orthodoxes comme le fait d’étrangler son partenaire (masculin). Au point d’acmé du film une barrière est franchie puisque Sada tue ainsi son partenaire, puis, cela ne suffisant pas (« on va plus loin » dit Lacan), lui coupe le sexe, Lacan se demandant d’ailleurs pourquoi elle ne l’a pas fait avant !

Il prend ensuite bien soin de distinguer le fantasme, de la castration, ici bien réelle, puis évoque le grand Phi de la fonction phallique (fonction relative à la castration, justement) qu’il rapproche du fantasme (le grand Phi comme première lettre du mot fantasme, souligne-t-il) et qu’il situe comme « phonction de phonation » – référence à la parole, donc. Se dégage donc ici une jouissance de la parole, une jouissance hors-corps, à situer comme l’une des deux modalités de jouissance du parlêtre, du corps parlant, comme a pu nous l’enseigner J.-A. Miller [3], au côté d’une Autre jouissance, la jouissance du corps, que Lacan dégage justement à partir de la jouissance féminine et dont le mathème serait S(A) barré.

Alors Lacan opère un petit retour sur son Séminaire XX où il s’élevait, dit-il, « contre la substitution de ce Grand Phi » à S(A) barré. Il ne faut donc pas confondre les deux ! Pour rappel, ces deux écritures sont présentes dans le tableau dit de la sexuation, où vous avez deux flèches qui partent de La femme barrée, l’une se dirigeant vers le grand Phi situé du côté homme, l’autre se dirigeant vers le S(A) barré, situé du côté femme. Et Lacan conclut ce paragraphe ainsi : « Pour ce que fantasme la femme, si c’est bien là ce que nous a présenté le film, c’est quelque chose qui, de toute façon, empêche la rencontre. » Et il revient alors sur son mathème S(A) barré, défini en 1973, « signifiant du A en tant qu’il est barré » [4]. Autrement dit ce film explore un champ de la jouissance qui ne peut se réduire, ni à l’objet a, ni au grand Phi, en direction d’une 3ème modalité en un point où l’Autre n’existe pas.

Alors Lacan est plus précis : « Il y a une barre que n’importe quelle femme sait sauter, c’est la barre entre le signifiant et le signifié, comme vous l’a prouvé, je l’espère, le film […] » [5] Et il renvoie alors à la barre que l’on pose sur la fonction phallique, pour la nier, indiquant que c’est la barre que nous posons sur ce grand A, venant signifier qu’il n’y a pas « d’Autre qui répondrait comme partenaire. » Il n’y a pas d’Autre de l’Autre, car s’il existe, ce serait La femme, mais justement, La femme n’existe pas, et Lacan d’en conclure qu’il a de plus en plus raison de le croire, après avoir vu ce film.

Dans sa Notice de fil en aiguille J.-A. Miller, se référant à ce long passage, nous donne cette indication : « L’érotisme qui s’est de toujours attaché au dévoilement du mystère du monde montre qu’il est opportun de bien distinguer, comme le fait Lacan, le symbole du phallus symbolique, noté par la majuscule Φ, à lire grand Phi (…) et le signifiant du grand Autre barré, S(A) barré, qui désigne entre autres la place nonsensical de la vérité dernière […] ». [6]

Le voile, nous le référons au phallus symbolique duquel découlerait une certaine forme d’érotisme où le sens phallique est présent, et là où une femme peut se prêter par exemple au fantasme de l’homme (venant alors en place d’objet a). Suivant cette perspective, voilement et dévoilement se rejoigneraient. Mais à suivre Lacan, faisons l’hypothèse que se dégagerait une autre forme d’érotisme que le mathème S(A) barré indiquerait, où le voile n’existerait plus, car faire « sauter » la barre, comme s’exprime Lacan, revient précisément à faire « sauter » le voile. Cet Autre érotisme, tel que nous le dégageons ici, aurait donc son mathème dans le Séminaire XX, celui relatif au pas-tout, avec une autre barre, posée cette fois-ci sur le quanteur de l’universel. Il n’y aurait alors pas d’autre partenaire, pas d’autre Autre que le corps lui-même. Voilà ce que la forme extrême de cet Autre érotisme semble nous indiquer ici à travers ce (double) passage à l’acte féminin.

[1] Lacan J., Le Séminaire, livre xxiiiLe sinthome, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2005, p. 126.
[2] Ibid.
[3] Miller J.-A., « L’inconscient et le corps parlant », La Cause du désir, no88, octobre 2014.
[4] Lacan J., Le Séminaire, livre xxEncore, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1975, p. 31.
[5] Lacan J., Le Séminaire, livre xxiiiLe sinthome, op. cit., p. 127.
[6] Ibid., p. 231. Et il renvoie à la page 31 du Séminaire Encore où Lacan distingue 3 lettres qui « n’ont pas la même fonction » : l’objet a, grand Phi, S(A) barré.