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Engagés tous deux dans une vie maritale et familiale, dans un mode de vie que tout oppose, ils vont pourtant se rencontrer fortuitement. Cette contingence viendra révéler et propulser le mode de jouir singulier des protagonistes du roman d’Éric Reinhardt, Le système Victoria [1]. En un temps record deux logiques vont se percuter, l’une masculine, l’autre féminine qui, poussées vers leur absolu, conduiront à une issue fatale.

Victoria, belle et fascinante, est aussi une redoutable femme de pouvoir. Directrice des ressources humaines d’une multinationale, elle vit en se déplaçant sans cesse à une rapidité fulgurante. Visitant les usines pour un groupe américain aux quatre coins du monde, elle bénéficie d’un salaire mirobolant et d’avantages financiers divers, se loge dans des hôtels super luxe, etc. David, homme de gauche, idéaliste, architecte aux ambitions déçues, œuvre à la réalisation d’un chantier hors norme comme directeur de travaux. L’exigence de rendement imposée aux corps, le cynisme de la haute finance, l’inhumanisation des conditions de travail, tous les ingrédients sont là pour faire de cette fiction une romance du XXIè siècle.

Dans ce contexte, qu’en est-il des modes de jouir des personnages principaux ? Quel impact l’époque contemporaine pourrait-elle avoir sur la logique féminine et la logique masculine de la sexuation, telles que Lacan les a formulées ? Ces logiques distinctes en se branchant sur une temporalité propre à l’époque se transformeraient-elles ? Ici, elles se radicalisent creusant toujours davantage la faille du non-rapport sexuel alors que s’isolent les modes de jouir des Uns-tout-seuls. C’est ce que le roman montre.

Victoria se présente comme une femme sans limites, capricieuse et exigeante. Le terme de duplicité est employé par l’auteur pour caractériser son rapport au langage. Aucune parole n’est vraie, mensonge et tromperie participent du délitement du système symbolique. L’inconsistance de l’Autre est poussée à son paroxysme et s’avère syntone avec le monde sans frontière de l’ultralibéralisme. Ainsi, la DRH ferme une usine la veille, et se trouve à l’autre bout du monde le lendemain, loin des effets réels que son action a produits. La mondialisation se substitue au local, la fluidité à la structure, la fulgurance de l’instant de voir au temps pour comprendre. « La disparition du principe de frontière entraîne un rapport au réel fondé sur la mobilité, l’interpénétration constante du personnel et du professionnel, de l’intime et du social, du plaisir et du travail, de la gratification et de la performance » [2]. Là où auparavant libertinage était associé à gauchisme [3], aujourd’hui, le capitaliste s’affranchit de tout obstacle idéologique, pour affirmer le droit à jouir. Victoria en est le paradigme. Constamment en mouvement, elle est entraînée dans une fuite en avant à la recherche d’une jouissance absolue.

L’exigence de jouissance domine le tableau amoureux : instantané, total, ne tolérant aucun report. La pulsion vorace se branche sur le corps de l’autre instrumentalisé pour sa satisfaction. Peut-on d’ailleurs parler de logique féminine dès lors que le détour par l’Autre barré est court-circuité et que la pulsion se rabat sur la jouissance du corps propre ? Victoria ne serait-elle pas plutôt tentée de combler le trou de l’inexistence de l’Autre en faisant exister La femme ?  Là où l’hystérique par son refus du corps « promeut le point à l’infini de la jouissance comme absolue » [4], Victoria ne tente-t-elle pas de le rejoindre en s’y engageant à corps perdu ?

L’amant se plaint de la brièveté de leurs entrevues et de la communication sans relâche qui s’établit entre eux, à coup de SMS, pénétrant en permanence la sphère professionnelle et familiale. Le mode de jouir des protagonistes devient un mode addictif, comme le souligne Éric Reinhardt.

David a besoin de temps, pour désirer et pour jouir. Il lui demande une pause. Avec elle il n’atteint pas l’orgasme. Il se voue plutôt à présentifier un phallus perpétuellement en érection pour la satisfaire. Elle va consentir à la distance qu’il lui impose, mais c’est alors que la source de son désir à elle tarit.

Dans Le système Victoria, il n’est pas question d’amour mais de recherche de jouissance. David, à la fois horrifié et fasciné par la volonté infaillible de sa maîtresse finira par se soumettre à son diktat, comme jadis il le fit avec son père et aujourd’hui avec ses patrons. L’absence de détumescence de l’organe phallique répond à cette exigence de jouissance à laquelle il se voue. L’ennui finit par se profiler à l’horizon de ces échanges amoureux. Mais David est devant un choix forcé. C’est : marche ou crève !

Il est lent, elle est rapide. Il est écrasé, elle est libre. Il finit par lui envier son mode de vie et lui en vouloir. Il s’aigrit, se vit comme l’objet sacrifié.

Il se rêvait créateur, il se voit esclave. C’est alors que brutalement il va la confronter au cynisme de son mode de jouir sans entrave. À la fois désabusé et captif il va lâcher les amarres de ses idéaux, et la pousser à réaliser son fantasme le plus secret. Une mauvaise rencontre l’y précipite, transformant l’impératif surmoïque kantien : Travaille ! en impératif sadien : Jouis ! Cette percussion par le S1 du commandement lui fera lâcher l’Idéal pour l’objet. C’est dans cette conjoncture qu’il va mettre en scène son fantasme et par là offrir l’objet cause de son désir à la jouissance de dieux obscurs. «  Une femme jouit de tous les phallus » pourrait être la formule de ce fantasme qui finit par va passer dans le réel. Quant à Victoria ne reculant devant rien pour incarner La femme qui manque aux hommes, elle se fera dans le réel l’objet du fantasme de son partenaire. Un branchement, de son mode de jouir sans limite s’effectue ainsi sur celui de son amant. Elle n’y survivra pas.

Épilogue. On apprend à la fin du roman que Victoria n’avait pas osé faire part à son amant de certains passages de son journal intime qu’elle lui adressait par mail quotidiennement. Dans cette lettre d’amour restée secrète, qui n’atteindra pas son destinataire, on découvre les prémices d’un amour naissant. Mais celui-ci n’aura pas eu le temps d’exister et de jeter un pont sur l’abîme du non-rapport sexuel qui s’est chaque jour davantage creusé. L’amour étouffé dans l’œuf ne fera pas office de suppléance et chacun aura été laissé à l’isolement de son mode de jouir.

[1] Reinhardt, É., Le système Victoria, Paris, Stock, 2011.
[2] Reinhardt, É., Le système Victoria, op.cit., p. 389.
[3] Cf. De Georges P., « Toccata…et fugue ! », Uforca, Toccata n°1, janvier 2015.
[4] Lacan J., Le Séminaire, livre XVI, D’un Autre à l’autre, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2006, p. 335.