Le pouvoir des Japonaises

Lu à la plage une nouvelle d’un auteur japonais célèbre, mais que j’avais toujours ignoré, Haruki Murakami, « Un organe indépendant ». Pareil titre dans un recueil intitulé Des hommes sans femmes faisait craindre le pire.[1] Ce fut pourtant le meilleur, soit une espèce de réveil, tant l’auteur saisit avec justesse l’effet parfois dévastateur d’une femme sur un homme. Sa question ne se limite donc pas au trop célèbre Qu’est-ce qu’une femme, mais plus précisément vient interroger Qu’est-ce qu’une femme pour un homme ?

Cet homme, le Dr Tokai, menait une vie tranquille à l’image de son métier de chirurgien esthétique. Beau, riche, il ne rencontrait que des jolies femmes intelligentes pour ne vivre que des moments délicieux : soupers fins, conversations brillantes, fête des corps. Il n’était pour elles qu’un homme en second, un petit ami des jours de pluie, un homme, précise encore l’auteur, qui n’offrait guère d’espace aux malentendus. Un jour, il tomba amoureux sans que l’on sache comment ni pourquoi sinon qu’il devinait en sa maîtresse, femme mariée par ailleurs, une sorte de noyau, un concentré d’être qui le fascina irrésistiblement.

Une sorte de folie s’empara alors de lui, celle de la remise en question, un Que suis-je ravageant le réduisant à ne plus se voir que sous les espèces d’un rien radical. Il compare même le dénuement qu’il éprouve alors à celui d’un médecin juif déporté à Auschwitz. L’amour s’avèrera pour le Dr Tokai une expérience tragique : il ne dormait, ne mangeait et ne buvait plus. Loin du cliché de l’amoureux transi et plaintif, le personnage est décrit aussi comme un homme en colère n’ayant plus d’autre envie que de tout jeter par la fenêtre. C’est du reste ce qu’il arrivera à faire avec lui-même puisqu’il finira par se laisser mourir. Il choisira de se consumer dans l’anorexie quand sa maîtresse le quitta, non pas pour rejoindre son mari, mais pour partir avec un troisième homme.

Le Dr Tokai est-il mort d’amour ou d’une faute contre l’amour ? Le texte ne le dit pas, mais laisse entendre que c’est peut-être la même chose. En effet, ce personnage est décrit dès le début du texte comme mal armé pour jouer au jeu périlleux de l’amour. Il vient du pays de la vie vide et ne peut jamais affronter les écueils de la rencontre avec l’objet indescriptible représenté par le troisième homme, figure de la jouissance supplémentaire de sa maîtresse. Autrement dit, il choisit le vide, soit la mort, plutôt qu’une femme. C’est évidemment aller un peu loin comme peuvent le faire ceux qui, à l’instar du Dr Tokai (toqué !), ne s’embarrassent guère des limites phalliques. Pour les autres, la solution plus ordinaire consiste à se consoler avec l’objet de leur fantasme. Combien d’hommes n’essaient-ils pas ainsi de jouer à la poupée quand ils n’en peuvent plus de la femme qu’ils aiment ? Freud ne voyait dans ce ravalement de la vie amoureuse rien de moins que l’impuissance propre à l’engeance masculine.[2]

L’organe indépendant n’est pas seulement ce troisième homme, mais aussi et surtout l’inconscient selon Murakami. C’est le nom qu’il donne à l’opacité qu’il y a dans chaque sexe quand il s’adresse à l’autre. « Je serais enclin à considérer que, de même que cette femme lui a menti en utilisant un organe indépendant, le Dr Tokai, de son côté, l’a aimée en utilisant également un organe indépendant […] Il s’agissait d’actions hétéronomes, hors de contrôle de la volonté des intéressés. […] Sans l’intervention de ces organes qui nous conduisent à des hauteurs incroyables, nous précipitent dans des abîmes, nous plongent dans la perplexité, nous font miroiter de merveilleux mirages, et quelques fois nous entraînent jusqu’à la mort, notre vie serait une bien pauvre chose. Ou alors elle se réduirait à un catalogue d’artifices. »

Les femmes font l’amour et donnent la mort que ce soit à elles ou à leur partenaire… Il semble que ce soit un fil qui parcourt toute son œuvre. C’est aussi le cas de la nouvelle qui donne son titre au recueil – les hommes se retrouvent sans femmes parce qu’elles ont disparu –, mais aussi d’autres livres comme le remarquable Au sud de la frontière, Les amants du Spoutnik, ou encore Sommeil.[3] Murakami leur assigne donc une fonction pour le moins radicale qui n’est pas sans évoquer pour nous les propos de Lacan dans son séminaire sur le Sinthome quand il commentait le film L’empire des sens : c’est de l’érotisme féminin porté à son extrême qui est le fantasme de tuer l’homme. Il rajoutait aussi malicieusement : « Là, j’ai commencé à comprendre le pouvoir des Japonaises [4] ».

[1] Murakami, H., Des hommes sans femmes, Paris, Belfond, Coll. 10/18, Paris 2017, p. 99-144.
[2] Freud, S., « Sur le plus général des rabaissements de la vie amoureuse », La vie sexuelle, Paris, PUF, 1977, p. 55.
[3] Murakami, H., Au sud de la frontière, à l’ouest du soleil, 1992 ; Les amants du Spoutnik, 1992, Sommeil, 2009.Tous à Paris chez Belfond, coll.10/18.
[4] Lacan J., Le Séminaire, livre XXIII, Le sinthome, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2005, p.126.