Desdémone, qu’on dit-femme

La tragédie shakespearienne utilise dans l’histoire d’Othello un ressort qui permet la représentation sur scène du déchirement intime du héros. C’est un ressort que Freud a mis en valeur pour de nombreux drames : les deux personnages ne sont en fait qu’un seul et même sujet, chacun incarnant une face du dédoublement ou une instance du conflit intrapsychique. Ainsi : de Moïse et Aaron, chez Arnold Schönberg, qui sont les deux faces du même sujet, divisé par la voix à porter et qui, symptomatiquement, se dérobe pour celui qui est le porte-parole de Dieu : « Oh parole, parole qui me manque ! »

Ici, les deux personnages qui entrent en scène au premier acte expriment ce que Shakespeare appelle lui-même les deux faces de Janus. Car Othello est bien le héros de Venise, le capitaine valeureux et le subtil stratège à qui la cité doit sa liberté et sa gloire. Mais il est aussi « le Maure », c’est-à-dire, comme il le confie, celui en qui bout le sang le plus sauvage. Si ce n’était l’amour de Desdémone, qui le lie, « il n’enfermerai(t) à aucun prix sa libre condition nomade » [1]. Quant à Iago, (qui annonce clairement la couleur : « Je ne suis pas ce que je suis »), c’est le mauvais génie qui instille savamment et patiemment dans l’oreille de son maître le poison de la haine et de la jalousie. Il est la voix insidieuse et féroce qui glisse, seconde après seconde, le venin du doute et de la suspicion : « Je verserai dans son oreille cette peste », dit-il. Et la peste est explicitement « la luxure (Lust) de son corps » (celui de la femme). Objectant avec métonymie aux sentiments d’amour et à la tendresse qui lient notre héros et Desdémone, Iago fait surgir simplement l’équivoque et l’ambigüité. Il reprend les mots de son maître, « Honnête », « Honnête ? » La répétition dédouble le sens et instille le doute à partir des plus innocentes remarques. Le double sens est dévoilé et l’impensé d’Othello subtilement mis à jour par l’écho des signifiants ordinaires.

Car la femme est secrètement démone et ne peut que vouer son amant à l’enfer. Sa faute, qui est l’amour, la fait aller contre le Nom-du-père, comme elle reconnaît sa « flagrante révolte (downright violence) et (son) mépris de la fortune ».

Son père met d’ailleurs Othello en garde : « Surveille-la, Maure. /Elle a trompé son père, elle peut bien te tromper ».

Ce qui déchire le héros, c’est que cette Dame parfaite et pure, aimante et délicate, qui transgresse par amour la loi du père, est aussi une femme. Sous les habits d’or et de soie, elle a cette chair qui toujours dit oui, cette âme de luxure qui fait d’elle la démone, qu’évoque son nom (Devil est lun des mots les plus fréquents du texte, avec Hell, l’enfer, que contient le nom d’Othello).

Dans l’imaginaire de la Renaissance, confrontée à la mondialisation nouvelle, La Sérénissime, ville-monde, offre quelques figures exotiques qui se prêtent à incarner la part obscure de l’âme humaine, la puissance pulsionnelle non domestiquée : ainsi l’avidité inhumaine du capital naissant, avec le juif Shylock, et la bestialité sexuelle avec le sombre et barbare Othello. Les londoniens auxquels Shakespeare s’adresse sont familiers de cette fascination doublée d’horreur à l’égard de l’inquiétant étranger.

L’un des personnages définit le héros comme cet « étranger errant hors de sa sphère et vagabond/D’ici et de partout ». La jouissance est vite en cause, et le même dénonce les « brutales étreintes d’un Maure lascif » auxquelles la blanche vierge se livre.

Au père de l’héroïne, l’esprit du mal sait se faire explicite : « Un vieux bouc noir/Grimpe votre blanche brebis ». « Votre fille et le Maure font la bête à deux dos ». Le Duc, mis en position de juger du mariage secret des deux amants, qui ont bafoué la loi du père, invoque « le livre sanglant de la loi » dans les mêmes termes que Shylock réclamant la « livre de chair ». Le vieux père humilié prophétise le déclin que l’on sait : « Pères, désormais, ne vous fiez plus aux sentiments de vos filles ». « Esclaves et païens seront bientôt nos gouvernants ».

L’heure de vérité s’annonce, qui est celle de la rencontre des corps et de la nuit de noce. Ce qui est voilé jusque-là va devoir apparaître, sous les images virginales et les apparences idolâtrées. Au cœur du lit nuptial, c’est le corps d’une femme avec lequel Othello le ténébreux a rendez-vous. Car Desdémone elle aussi se dédouble, entre l’image de grâce, de pureté de la déesse et le mystère de la démone toutes deux inscrites en son nom, déesse et démone, comme Eve et Marie. Pas étonnant que les cieux s’obscurcissent et que les éléments se déchaînent. La guerre fait rage soudain et convoque le farouche guerrier tandis que le poison distillé par Iago fait enfin son effet.

Othello « sait » que le discours du traître n’est que la doublure du sien, sous sa forme inversée : « Il me fait écho, dit-il, comme s’il y avait dans sa pensée un monstre/Trop horrible pour être dévoilé ». D’où sa demande pressante : « Parles-moi comme à tes pensées et donne à la pire pensée le pire mot ». « Prenez garde à la jalousie ! C’est un monstre aux yeux verts », dit Iago, qui rappelle aussitôt que la jeune épouse a déjà trahi son père. « Tu vas me prouver que mon amour est une putain », dit alors le Maure chez qui la crainte et le désir se confondent alors. « Qu’elle soit damnée, l’impudique catin ! »

L’acte attendu n’aura pas lieu, mais à sa place : le meurtre, et c’est l’épée vengeresse qui pénètre seule la (chair) dévoilée. Othello tremble à l’évocation de sa cause : « Telle est la cause, telle est la cause, mon âme/Je n’ose pas la nommer ». Mais il désigne cependant l’objet qui redouble sa division : « Déchirer cette peau plus blanche que la neige/Et lisse, comme l’albâtre du tombeau ».

Ablehnung die Weiblichkeit, dit Freud, tel est le roc où cet amour se brise, sur le fond nécrophile et cannibale qui est plusieurs fois évoqué, ainsi que la trouble figure des « vierges momifiées » : « Je vais te tuer/Et t’aimerai après », « Kiss and Kill »…

Othello ne retrouve la paix que lorsque la chair indomptée de son épouse est réduite à ce qu’il aime, en fait. Telle qu’en elle-même enfin l’éternité la change : non plus une femme pas-toute, mais la dureté, livide et sans vie, glacée, marmoréenne.

[1] Toutes les citations sont extraites de Shakespeare, W., « La Tragédie d’Othello, Maure de Venise », Oeuvres complètes, I, Tragédies I, (Edition bilingue), Gallimard 2002, NRF , collection Bibliothèque de La Pléiade, p. 993.