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Nous l’avons rencontrée à Florentine, un quartier populaire de Tel Aviv, à l’aspect négligé et parsemé de magasins de luminaires, de meubles et de vêtements bon marché qui, la nuit, se transforme en lieu underground. À Beit Romano, nous avons découvert son atelier. Des découpes de visages, de fleurs, d’animaux sauvages, jonchent sa table de travail, tandis que des boîtes contenant de curieux assemblages recouvrent les murs décrépis.

Elle lance sans vraiment y penser que son art est féminin. Nous lui parlons du thème des J49 et lui proposons de nous expliquer ce que signifie, pour elle, l’art féminin.

 

Dina Goldstein : C’est une bonne question. La première chose que je dirais, c’est que je suis une femme et une artiste. Mais, c’est dans l’après-coup de ma participation à une exposition sur le thème « L’art féminin », que je me suis rendu compte qu’il y avait beaucoup de femmes dans mes œuvres, beaucoup d’animaux ou de fleurs. Il y a quelque chose qui a à voir avec la fertilité.

Patricia Bosquin-Caroz : La fleur est un organe sexuel… (rires) [1]

D. G. : C’est le plein de vie, le pouvoir de la vie, la chose fertile. Mais pour moi, l’art féminin a surtout un rapport avec la fluidité – avec ce qui est toujours en mouvement – et la sensation de capturer un instant dans ce mouvement. Je crois que la catégorisation, la perception d’une caractéristique est plus masculine. Alors que l’intégration, la perception d’ensemble, l’articulation, la fusion, l’ambiance d’une chose non catégorisée, le mélange, la transformation en une essence supérieure, hors du temps, est plus féminine. Je fais toujours usage de matériaux intemporels. Quelque chose saisi hors du temps produit alors une ambiance. C’est une forme de communication sans médiation.

De façon générale, je pense que si vous pouvez dire exactement ce que vous voulez dire ou raconter, alors vous n’avez pas besoin de l’art plastique. Vous pouvez tout simplement le dire, en mots.

P. B.-C. : Depuis quand travaillez-vous votre art ?

D. G. : Je le pratique depuis huit ans. J’ai grandi avec l’art à la maison. Mon père est artiste dessinateur. Il dessine sur des feuilles de livres. Il prend de vieux livres, les déchire, et fait un dessin sur chaque page. Son travail est très influencé par les dessins animés et le Pop Art.

L’art a donc été très présent une grande partie de ma vie. Mais comme mon père a un régime de travail très fort, très discipliné – discipline que je n’ai pas – je croyais que je n’aurais pas cette patience de travailler aussi régulièrement. Je n’avais pas trouvé mon medium et j’ai dû en quelque sorte l’inventer, car cette technique n’existait pas comme telle.

G. C. : De quelle technique s’agit-il ?

D. G. : C’est un mélange de plusieurs techniques utilisées dans des projections en circuit fermé, en live, dans le théâtre de marionnettes par exemple. Mais dans le théâtre de marionnettes, on filme avec la vidéo caméra dans un set et ensuite on projette en direct pendant le spectacle. Ce que je fais n’est pas exactement du théâtre. C’est en live, mais je ne raconte pas une histoire, il s’agit de théâtre purement visuel. Avec l’image et la musique, je crée une ambiance, une expérience qui touche. Ainsi je peux créer un monde, un univers, en utilisant un petit set, qui, agrandi par la projection, prend une taille humaine, comme au cinéma. J’essaye de transposer les images vers un autre lieu.

G. C. : C’est donc une performance. Ce n’est jamais deux fois la même chose.

D. G. : C’est comme une chorégraphie de papiers découpés. C’est tout en one shot, en direct. Je l’appelle « une animation vivante ».

(Elle montre l’une de ses performances, https://vimeo.com/111917510)

P. B.-C. : Qu’est-ce qui vous a décidée à commencer il y a huit ans ?

D.G. : J’ai compris que si je ne faisais pas de l’art, ça me ferait du mal. J’étais frustrée et cette frustration était liée à la politique et aux problèmes de société. Plein de choses me dérangeaient, me mettaient en colère. Comme la réalité, concrète, de l’agressivité.  Ensuite, j’ai su que cette colère était la mienne alors que la politique ne s’était pas améliorée, ni les problèmes sociaux. Je pouvais accuser les autres, mais la colère qui était en moi me concernait. Je ne m’exprimais pas. Je n’avais pas trouvé la manière de m’exprimer, et je ne me développais pas comme je l’aurais voulu.

P. B.-C. : Et ça vous mettait en colère ?

D. G. : Oui, ça me faisait du mal. Avant je pensais que partir me ferait du bien. Mais partir, c’est se fuir. J’étais frustrée et je projetais cela sur la réalité. Grâce à une thérapie, j’ai compris que ce qui me bloquait n’était pas la réalité, mais moi-même, et qu’il me fallait trouver une manière de faire de l’art, de trouver un processus de création. Ce n’est pas facile car, pour s’exprimer, il faut avoir le courage de s’exposer. On est vulnérable quand on se montre…

Au début, il y a un grand écart entre ce qu’on imagine vouloir faire, et ce qu’on fait vraiment. Il faut accepter d’être dans cette situation et continuer à créer encore, poursuivre sans savoir où on va, tout en sachant que ce qu’on fait ne reflète pas ce que l’on aimerait faire. C’est cela la sensation de vulnérabilité, c’est comme si l’on marchait les yeux fermés vers un point d’inconnu. Il n’y a que cela qui permette la création.

Dina Golstein décrit une autre animation qu’elle nous montre sur un écran.

D. G. : C’est presque comme une Lanterna magica ou quelque chose comme ça : le public voit tout ce qui est projeté sur l’écran, alors que mon assistante et moi réalisons la performance pendant ce temps.

Ici nous sommes deux au moment du spectacle et la chanson est celle d’une chanteuse israélienne, Ruth Dolores Weiss, qui chante en hébreu L’île de la foi : « Je vais t’emmener dans une île de la foi où tu pourras être qui tu voudras et danser avec le vent… »

C’est ma façon de faire quelque chose, de la même façon que les militants politiques trouvent le sens et le goût de la vie dans leur activisme. J’ai toujours été très touchée par les injustices. Je voulais toujours faire des choses, mais je n’y arrivais pas, parce que je prenais tout très à cœur. Ça me touche toujours dans le ventre, ça me fait mal, ça me déprime et je deviens de plus en plus en colère. Quand on est en colère, on ne peut rien apporter de bien au monde.

P. B.-C. : Votre art est une façon de faire quelque chose à partir de la colère ?

D. G. : Oui. J’ai participé à des manifestations et à des actions politiques, mais je n’étais pas douée pour la sphère politique.

G. C. : Pouvez-vous donner un exemple de quelque chose qui vous a touchée, comme ça, de façon très forte ?

D. G. : En 1948, pendant la guerre d’Indépendance d’Israël, des familles juives du quartier Sheikh Jarrah à Jérusalem Est ont dû abandonner leurs maisons afin de rejoindre le territoire israélien. Ce quartier appartenant à la Jordanie à la fin de la guerre, des familles arabes s’étaient installées dans ces maisons. En 1967, lors de la guerre des Six-jours ; quand Israël a reconquis cette partie de la ville, Jérusalem a été réunifiée et Sheikh Jarrah est devenu un territoire israélien. Des années plus tard à la suite d’un long litige juridique, le tribunal israélien a fini par décider de l’évacuation des familles arabes. J’ai trouvé ça injuste.

C’était le jour de mes trente ans. J’ai reçu un message m’informant qu’une famille arabe allait devoir partir et on faisait appel à des volontaires pour faire de la résistance et venir dormir auprès de cette famille. J’ai dormi là-bas avec d’autres activistes, j’ai parlé avec les membres de la famille et on est devenus très amis. C’était une cause perdue, mais j’étais tellement attachée à la famille !  Tout ça me faisait très mal, vraiment.

G. C. : Vous faisiez partie d’une organisation politique ?

D. G. : J’allais souvent à des manifestations, mais je n’appartenais à aucune association politique. Même après ces actions, j’avais des difficultés à trouver ma place dans ces groupements, à m’y impliquer vraiment. Je me sentais impuissante.

P. B.-C. : La confrontation avec l’impuissance a été un moment déterminant pour aller vers l’art ?

D. G. : Pour moi, l’art donne un sens à la vie. Si j’avais été douée sur le plan de l’action politique, telle aurait été ma vocation. Mais pour agir, il faut être plus détaché, ne pas avoir mal à l’intérieur. C’est comme pour être thérapeute, il faut aussi avoir de la distance. Si tu t’identifies, tu ne peux pas aider. L’art c’est ma nature, mais aussi un moyen d’échapper à la réalité.

P. B.-C. : Est-ce échapper ou est-ce une façon de prendre distance pour y revenir autrement ?

D. G. : Ce n’est pas s’échapper au sens des reality show qui veulent empêcher de penser. Je réalise qu’à chaque fois, c’est comme un petit spectacle de magie : à partir de matériaux très simples et des techniques audiovisuelles, un monde se crée. La musique qui accompagne est très dramatique, comme dans les films des années ’50, elle guide l’émotion du spectateur qui est transporté dans une autre dimension. En même temps, il voit comment c’est construit. Il est pris par l’image et le son et aperçoit la manipulation. Il y a un décalage.

P. B.-C. : Vous arrivez avec votre carton et les personnages découpés, et puis ça devient une grande projection.

D. G. : Oui, ça devient comme un film qui se fait avec des moyens très simples. On retrouve l’étonnement, l’émerveillement de l’enfant qui se perd en devenant adulte. Cette petite magie est faite à partir de petits trucs, des aimants et autres astuces, qui n’auraient pas les mêmes effets, si cela se faisait par montage et par after effects. Il s’agit de provoquer un éprouvé, qui s’accroche chez chacun à un endroit différent et qui serait difficile de mettre en mots.

G. C. : La douleur dans le ventre que tu as décrite n’est-elle pas cet éprouvé sans parole que tu transmets par ce que tu appelles « l’animation vivante » ?

D. G. : Ça dit beaucoup plus que des histoires. Ça évoque plein de choses. Ça touche…

Un ami m’a dit : « Je suis un homme très cynique, mais quand j’ai vu ton spectacle, j’ai oublié d’être cynique. »

G. C. : Ça transforme le non-dupe en dupe. Tu as parlé plus tôt de la foi. Ça réintroduit la foi, là où il n’y en a plus beaucoup.

* https://www.dinasworld.net  

[1] Une résonance: « Toutes sortes de choses qui paraissent dans le règne animal font parodie à ce chemin de la jouissance chez l’être parlant, en même temps que s’y esquissent des fonctions qui participent du message – l’abeille transportant le pollen de la fleur mâle à la fleur femelle, voilà qui ressemble beaucoup à ce qu’il en est de la communication ». Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1975, p. 27.