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Nancy Huston [1] l’annonce dès la première page « l’histoire se déroule de tout temps » [2]. Elle n’est pas sans évoquer l’histoire que N. Huston relatera dans Bad girl [3], puis, dans Lèvres de pierres [4], soit une part de l’histoire de N. Huston elle-même. Une enfant laissée par sa mère vit avec son père et sa belle-mère. La fille poilue est écrit à la manière d’un conte. Plusieurs voix s’expriment et deux fins sont proposées.

Violaine, dont la mère est partie avec une ONG en Afrique pour nourrir des petits enfants, grandit d’abord seule, avec son père. Elle est un « corpsesprit » [5], une sorte d’enfant sauvage, couverte de poils et affamée d’amour, que l’arrivée de la belle-mère viendra civiliser. Ses poils horrifiaient sa belle-mère, qui se décida sans plus attendre à transformer ce petit animal, mal « léché » par sa mère, en petite fille charmante. Elle la couvrait de ses soins.

 « Oh ! s’exclamait ma si belle belle-mère. Regarde comme tu es mignonne sans poils ! » [6] Le père comme la fille, portés par l’amour de la marâtre s’épanouissent. La crainte de perdre cet amour peut les rendre, au début du moins, très obéissants. Mais comme rien ne va de soi et que d’autres amours s’en mêlent, la division reparait. Passée la belle adaptation, les deux voix qui s’opposent à l’intérieur d’elle font du « corpsesprit » un champ de bataille. Et les poils, de temps en temps, repoussent, n’importe où, affolant l’obéissante Violaine. Là où elle faisait de son mieux pour satisfaire les attentes et exigences des uns et des autres, se pliant à mille contraintes, les poils eux ne pliaient pas. Ils témoignaient à leur manière d’un sujet féminin bien vivant, portant la trace d’une autre rencontre et d’un autre désir.

Se soumettre ou être bannie est un dilemme tel être désirée ou désirer, mais il peut prendre un caractère plus réel et faire office de ravage.

Ainsi, deux fins à ce conte sont proposées.

D’abord, Violaine rencontre une autre femme sous les traits d’une professeure de danse avec qui son corps retrouve des droits et une voie de passage pour l’autre en elle, la fille poilue, est possible. Quelque chose qui lui échappe s’exprime, elle danse. L’art existe car la vie n’est pas parfaite, et que l’on n’est pas à soi parfaitement accessible. La rencontre amoureuse donne aussi un corps : « ma sauvagerie était civilisation ! Ma bête féroce une grande dame ! Les pulsations primitives étaient rythmes savants ! » [7]

Violaine n’en faisant tout à coup qu’à sa tête, et à son corps aussi, éveille l’agacement de sa belle-mère et surtout, sa jalousie. Elle lui rappelle alors sa mère et sera bannie pour cela : « Qu’elle aille rejoindre sa folle de mère chez les sauvages » [8]. Et voilà Violaine chassée. Le père laisse faire, redoublant ainsi le laisser-tomber.

Deux issues possibles donc : le ravage que constitue la réitération des pertes, la répétition de la cruauté, et Violaine, de sorties en errances se drogue.

De ne pouvoir trouver comment faire face à ce nouveau laisser-tomber, elle abolit sa conscience. De plus en plus perdue, se raccrochant encore un peu au désir de plaire, elle obtempère à toutes sortes de demandes, et passe ainsi de crapaud en crapaud, bref, l’histoire finit mal.

Mais N. Huston envisage aussi une autre fin, dans laquelle les rencontres et les premières traces de l’histoire frayent un chemin au désir. Les voix qui ne sont pas d’accord trouvent des articulations, des créations même. Violaine créera « la femme fauve », pièce dansée qui « contient la fille poilue tout en la transcendant, la sublimant ; elle transforme sa peur en pirouettes et sa rage en raga » [9].

Objet délaissé, Violaine est aussi poilue, sauvage, d’avoir eu dans l’oreille l’Afrique où sa mère a filé « chez les sauvages ». Savoir-faire à partir de cette note dans l’oreille et dans le corps, l’empreinte d’un désir, éveille et peut donner au sujet de quoi avancer dans la vie. La rencontre avec ceux qui nous accueillent nous marque dès le début, mais aussi au fil de la vie. Il s’agit d’être réceptif, de tendre l’oreille à la manière dont le corps a été percuté, et aux répercussions qui s’en suivent. Le sujet peut, à partir de ces rencontres, produire ses solutions à condition de pouvoir s’engager dans un effort de traduction subjective et de ne pas reculer devant la division.

Si Violaine est réduite à ce qu’elle est pour l’autre, elle s’identifie à l’objet déchet, celui qu’on laisse tomber. Du petit animal sauvage abandonné par sa mère, à la jeune fille civilisée, aimée certes, mais sous condition, le ravage guette, tant l’espace laissé au sujet est insuffisant. D’objet non identifié à femme-objet, il est peut-être question de la même solitude et des traces d’une jouissance prolongeant le ravage dans les choix de partenaire. Violaine sera dévorée.

La rencontre avec la professeure de danse et avec l’art fera d’elle, possiblement, une autre. Elle y trouve un accueil déterminant, qui offre à la « sauvagerie », ou à la différence en elle, une place dont elle saura se saisir. Elle devient une femme faisant de la danse un savoir-faire ou y-faire avec l’objet qu’elle fut pour l’Autre, faisant du laissé-tombé un jeté et une arabesque, du mystère du sauvage, un fauve, de la civilisation, une chorégraphie. Elle abandonne ses identifications ravageantes et va plutôt s’affronter à l’énigme du désir pour produire un nouvel objet. Avoir été laissée tombée n’exclut pas d’interroger le désir qui est en jeu. On ne pourra désirer que si l’on consent au désir de l’Autre : « Cet Autre du désir qui doit parler pour que le sujet le reconnaisse comme objet » [10].Violaine pourra alors s’en séparer, pas sans avoir arraché l’objet qui donnera l’élan et l’appui nécessaire. La création de « la femme fauve » porte à la fois la trace du sujet affamé qu’elle fût et celle de l’appétit de liberté de sa mère. Mais encore fallait-il faire du départ de la mère, un élan de liberté. Il a fallu pour cela d’autres rencontres. Violaine ne renoncera pas à l’amour. Si l’objet a changé, il porte en lui une petite note sauvageonne, qu’elle ne cesse d’interroger.

Dominique Laurent le souligne : « pas d’autre façon d’aimer que de déchiffrer la langue du partenaire » [11]. Sauvage peut être ici un des noms de l’amour. La danse évoque quelque chose du corps de la femme « où le sentiment d’exister est confondu avec l’intensité de ces états. Elles y trouvent leur être très singulier. » [12] Et la bête féroce peut devenir une grande dame.

 

[1]Huston N., La fille poilue, les éditions du chemin de fer, 2016.

[2]Ibid., p. 9.

[3]Huston N., Bad girl, Babel, 2016.

[4]Huston N., Lèvres de pierre, Acte sud, 2018.

[5]Huston N., La fille poilue, op. cit., p. 29.

[6]Ibid., p. 28.

[7]Ibid., p. 47.

[8]Huston N., La fille poilue, op. cit., p. 55.

[9]Ibid., p. 61.

[10]Laurent D., Phallus ou symptôme, Midite le Journal des Journées 49 de l’École de la Cause freudienne, mai 2019. https://www.femmesenpsychanalyse.com/2019/05/22/phallus-ou-symptome/

[11]Ibid.

[12]Miller D., « Les deux rivages de la féminité », La cause du désir, Paris, Navarin Seuil, n° 81, p. 25.