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Le réel de la psychanalyse

Le non-rapport est le réel de la psychanalyse. À ne pas oublier : le non-rapport sexuel s’appuie sur un non-rapport des mots, qui lui est antérieur et qui le supporte. Il n’y a pas de rapport entre les sexes parce qu’il n’y a pas de nom qui écrive la jouissance

C’est une manière de dire que la castration est le trou, aussi vertigineux qu’irrémédiable, qu’il y a entre S1 et S2. Voilà la faille constitutive du psychisme, un trou qui aspire, tout en poussant à la recherche d’un traitement symptomatique singulier.

A minima, le premier nouage que produit un infans est celui du langage. Entrer dans le monde des mots, c’est s’inclure, pas sans le corps, dans la tâche de donner sens au bruit jouissif de lalangue. Parler, c’est à la fois une jouissance et un travail, le travail de s’inclure dans la machine à produire du sens qu’est l’Autre.

Pas de progrès ici : cette faille est de départ, même si les manières de faillir sont diverses. L’Autre change, le réel non.

L’essaim des genres

Le déclin paternel, combiné avec les avancées de la science et la poussée du marché, a produit une espèce d’orage parfait, un déboussolement généralisé. La chute du père a fait éclater l’ordre binaire qui se soutient de l’exception. Tout cela n’est pas nouveau, mais la production de nouvelles formes du symptôme prend du temps.

Sans un Moïse séparant les eaux – d’un côté les filles, de l’autre les garçons –, les sujets se trouvent un peu plus seuls pour se situer à la croisée des chemins où, depuis leur propre corps et depuis l’Autre, ils ont à choisir. Et pour ce choix, les modèles se multiplient et les poussées aussi.

LGBTI est un signifiant-maître de l’époque, qui a annoncé l’éclatement des genres. Ce n’est pas un Sdans le sens d’un symptôme, il n’appelle pas l’interprétation, parce que ce n’est pas une question mais une réponse.

LGBTI est un exemple de ce que Lacan appelle « essaim ». Il s’offre, non pas comme un pôle unitaire d’identification, mais comme une offre multiple sur le marché des identités.

Or le marché n’offre que ce qu’il demande, et face à cette demande les sujets doivent trouver leur propre façon de se situer. Le problème est qu’il y a des sujets qui ont besoin d’une certaine protection pendant qu’ils élaborent leur réponse, nous le voyons de plus en plus chez les enfants trans. Avec Freud, les psychanalystes pensent qu’un enfant et un adulte, ce n’est pas la même chose. Mais le Moïse qui séparait les eaux entre les âges a également succombé, en grande partie.

Dès que les enfants sont des consommateurs de plein droit, ils sont exposés à avoir à répondre aux exigences du marché, comme aux fantasmes de leurs parents, directement, presque sans médiation, et surtout sans l’aide du pacte qui réservait à l’enfance un lieu protégé à part.

Au-delà du binarisme, le parlêtre

Dans les consultations, nous accueillons des sujets qui naviguent, parfois avec une aisance surprenante, dans cet essaim de genres, disons, liquides. Ils sont natifs d’une époque dans laquelle les phénomènes ne se laissent pas fixer dans des définitions binaires. Comme lacaniens, cela ne devrait pas nous surprendre, car c’est une des conséquences du régime de la jouissance en tant que féminine.

Le régime de la jouissance féminine ne se réfère pas à la jouissance qu’éprouvent les femmes, comme on peut l’entendre parfois, mais à la jouissance qui est au dehors du fonctionnement binaire de la chaîne signifiante et qui est présente dans les corps. C’est une jouissance qui existe parce qu’elle échappe, et il faut y croire, ce qui n’arrive pas toujours. À la différence de la logique qui régit le sujet, cette jouissance qu’éprouve le parlêtre n’est pas limitée par le phallus. Le phallus ne la limite ni ne la définit, mais selon Lacan dans son Séminaire Encore, à cette jouissance il faut le phallus comme référence, comme point de départ, si l’on veut.

Ce qu’on appelle « genres », c’est, pour certains sujets, un repère subjectif et social. Pour la psychanalyse, ce terme localise une tentative de faire lien entre un parlêtre et son corps en tant que sexué. Pour l’orientation lacanienne, cet essaim LGBTI est un révélateur du fait que nous ne sommes plus au moment des grandes identifications solides et de ses franges, mais à l’époque des essaims, des solutions multiples, instables et inconsistantes.

L’essaim est la modalité de Sà l’époque où l’objet est monté au zénith. Flottement et débilité sont des marques de la castration liquide.

Une castration vivable

Le névrosé se défend de la castration parce qu’il croit au phallus. L’AE, disons l’analysé, sait que le phallus est un semblant, comme le père. Il sait que toutes les lettres de l’alphabet ne réussiront jamais à écrire le rapport sexuel, mais surtout il sait que la castration n’est pas un fantasme. Si la castration ne sert pas à situer quelques limites, elle ne se distingue pas du surmoi.

Disons-le ainsi : il n’y a ni sexuation biologique, ni, sexuation culturelle. Ce qu’il y a, c’est la poussée du langage pour se situer dans le vertige entre Set S2. L’analysé est celui qui a consenti à se sexuer avec la castration. Se sexuer, c’est se situer par rapport à la castration, la sienne et surtout celle de l’Autre ; c’est consentir à une modalité de castration qui soit vivable.

Le non-rapport dont nous parlions au début inclut l’altérité radicale, soit celle du corps propre lorsqu’il révèle sa face de pas-si-propre. Mais si l’on confond le processus de sexuation avec le choix (supposé) du genre, cette dimension de l’altérité s’élide et s’aplatit, en se réduisant à une identité avec soi-même.

De nouveaux changements nous attendent dès lors que l’humanité est sur le point de pouvoir se passer de la différence sexuelle pour se reproduire. Psychanalystes, nous aurons à nous en accommoder aussi, puisque ces thèmes sont de notre compétence et que l’éthique de la psychanalyse nous recommande de ne pas les ignorer.

Avec les instruments qui nous sont propres, nous devons entrer en conversation avec la civilisation. Et la produire quand cela convient, pour la civiliser s’il le faut. Contre la folie mortifère, la vitale débilité.

Et l’amour ? L’amour, c’est notre instrument principal : pas de conversation possible, ni orientée, sans lui.

Traduction : Eduardo Scarone