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« La femme des années 1970, la fameuse, c’est une femme qui se demande ce qu’elle va bien pouvoir faire de ce que tout le monde appelle sa liberté, c’est une femme qui se demande quelle est le mensonge qu’elle va devoir désormais inventer face aux hommes pour s’y dissimuler à son aise, pour qu’on lui foute enfin la paix »[1]. Et aussi ce dit de Mankiewicz sur Marilyn : « Elle restait seule. Ce n’était pas une solitaire. Elle était tout simplement seule ».

Nathalie Léger

 

La psychanalyse s’est faufilée dans la société au-delà de la thérapeutique par la littérature. Certes, il y a des écrivains qui ont une expérience de la psychanalyse et des psychanalystes qui consacrent à la création littéraire une part de leur temps ; pourtant, la liberté et la solitude ne jouent pas la même partie ni la même partition dans l’une et l’autre discipline. Faire ou ne pas faire une analyse, écrire ou ne pas écrire au sens intransitif promu par la littérature contemporaine reste un choix, étayé sur un goût et un savoir-faire qui font limite, ou pas, à la liberté, au prix d’une solitude, consentie ou renoncée, atrophiée ou augmentée ; le corps imaginaire et mort du texte est autre chose que le réel du corps vivant.  Le dire et le taire y induisent des frayages singuliers, au long desquels se forment des concrétions qui ne sont pas toujours déchiffrables, ni même à déchiffrer.

Nathalie Léger est entrée en littérature par le théâtre : avec Antoine Vitez dont elle a édité les manuscrits chez POL en cinq volumes, puis entre le théâtre et le roman avec Les Vies silencieuses de Samuel Beckett. Ensuite, elle a publié trois livres (2008 L’Exposition, 2012 Supplément à la vie de Barbara Loden, 2018 La Robe blanche). À chaque fois, le fil d’une pratique artistique (photographie, cinéma, performance), ceux de la vie d’une femme – sa vie, sa mort – en compagnie de quelques autres et de la narratrice aux prises avec sa mère y forment un nœud.

L’auteur choisit pour le corps féminin un traitement de texte qui nous regarde. Ayant reçu commande – d’un musée pour une exposition sur les ruines, d’un dictionnaire pour une notice sur Barbara Loden, de sa mère pour qu’elle lui rende justice dans le procès passé de son divorce – elle subvertit celle-ci en une enquête qui la mène à l’écriture d’un livre, reste de ce qui fut son sujet ou son objet. Cette matrice tient du roman, du portrait, du voyage et d’une quête dans les archives de la société et du monde de l’art ; ombres et fantasmes en surgissent, qui nourrissent notre question : que sont, pour une femme, sa liberté, sa solitude ? Que signifie en user ou en jouir jusqu’à en mourir ?

La lutte à mort du sujet et de l’objet

Après son triomphe à la cour impériale, la plus belle femme du monde sombre. Elle n’a plus que son image à quoi se tenir. Plus de 500 fois, pendant 40 ans, la comtesse de Castiglione s’est fait « clicher », toujours par Pierre-Louis Pierson. Elle s’est imposé la torture des séances de pose dans l’étirement du temps immobile, s’est vouée à réduire la durée de la vie à une succession d’instantanés, appendue à la chambre noire, réplique de son habitat sépulcral. En proie à une sorte de mimétisme, la narratrice dit s’éprouver aux prises avec son sujet, devenu(e) son objet : « J’ai été happée, gobée par ce sujet-là. J’ai tout fait pour le sauver, c’est-à-dire tout fait pour m’en débarrasser, mais j’étais déjà subrepticement boulottée par lui » (L’Exposition, p. 17).

Barbara Loden, seconde épouse de Kazan, la Gwen de L’Arrangement dont le rôle lui fut ravi par Faye Dunaway, réalise son film, Wanda et en incarne l’héroïne, avant de mourir.

Pippa Bacca en robe de mariée, part de Milan en stop et à pied, sa ville natale vers Istanbul, porter un message de paix aux pays d’Europe ravagés par la guerre depuis 1990 et rencontre sa mort.

Après son hommage à Marguerite Duras, avec « Lituraterre » où résonne le malentendu-source de « l’écriture féminine », Lacan sépare à nouveaux frais les eaux du signifiant et celles des mots. Le littoral rend la psychanalyse et la littérature étrangères et voisines, pour les bons entendeurs que leur goût porte aussi à chercher leur salut dans une jouissance autre que celle de l’écriture, un usage autre des fictions, non moins qu’à une persévérance inventive dans la pratique de la lecture.

Un traitement différent pour un corps différé

Nathalie Léger fraye aujourd’hui une voie neuve où écrire encore. Elle prend l’époque à bras-le-corps via celles qui soumettent leur corps à la question et implique son tenant-lieu, la narratrice, dans la série. Au fil de ses lignes aux appâts nombreux et variés, elle nous sensibilise aux humeurs qui informent son texte, le sang, la bile, moyennant l’encre qui les sublime, jusqu’à apercevoir, ailleurs que sur la scène où elle fait parler des actrices (Barbara Loden, Isabelle Huppert etc.), l’actrice qui veille en chaque femme : sa mère, sans doute, et aussi celle de Pippa Bacca, croisée et martyre de la paix qu’elle voulait apporter au monde. Elle a organisé son voyage pour rencontrer celle-ci, mais voilà qu’arrivée sur les lieux, soudain, elle s’arrête, au bord de son projet, puis fait demi-tour : elle n’ira pas interviewer la mère de l’artiste. Elle prend acte d’un seuil, d’une autre scène, d’une autre solitude, d’un autre régime de la parole, extime pour la part que son livre enrobe, étrangère pour une autre. Ainsi, la navette de l’écriture littéraire va et vient sur le métier entre le sujet et l’objet. L’armature en quoi consiste l’écriture lacanienne est d’une autre trempe.

« Décrire, rien que décrire. L’état des choses saisi en de moindres mots » [3]. C’est, en acte, le désir de l’écrivain qui nous livre en partage sa passion différée – s’assèche-t-elle, par l’écriture, ou se relance-t-elle, ailleurs ? – sans exercer son pouvoir d’évocation au-delà du programme qu’elle s’est fixé : décrire, soit décidément, autre chose qu’un vivant qui s’expose à se laisser dire, à se faire dire, à dire, en direct.

La faveur des évocations de ces figures de femmes aux prises avec une jouissance serve d’une liberté et d’une solitude sans pareilles a beau avoir trouvé post-mortem un contenant de fortune dans les livres de Nathalie Léger, elle n’interdit nulle lecture, après coup, des effets de cette expérience de lecture, dans tel ou tel dispositif, enrichie de contrepoints venus de l’expérience de la psychanalyse.

 

[1] Léger N., Supplément à la vie de Barbara Loden, folio n°5626.

[2] Ibid., p. 55.

[3] Ibid., p. 48.