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Parle avec elle est un film de Pedro Almodovar de 2002. Les quatre personnages principaux sont Benigno, Marco, Alicia et Lydia. Le film, c’est deux histoires de couples qui se croisent. Il y a le couple Benigno/Alicia et le couple Marco/Lydia. À la fin, Almodovar présente un sous-titre… « Marco et Alicia, une autre variation possible ».

Le film commence par des images d’un spectacle de danse contemporaine de Pina Bausch, le Café Muller. Superbe. Des corps de femmes se jettent contre les murs sans mot dire, un homme leur fraye un chemin en écartant les chaises vides qui « encombrent » leur chemin. C’est la danse du non-rapport sexuel, jusqu’au ravage, côté féminin. À la vue de ces femmes qui se jettent contre les murs, Marco pleure et Benigno le remarque. Au plan suivant, on voit Benigno en infirmier raconter le spectacle à une femme inerte et alitée, qui affiche un sourire d’ange. C’est Alicia qui est dans le coma depuis quatre ans. « Ça y est, dit Benigno, elle a ses règles, elle est donc vivante » et nous assistons à sa toilette faite par Benigno, toujours prêt à remplacer sa collègue infirmière auprès d’Alicia.

On fait ensuite la connaissance d’une autre femme, Lydia, qui est toréador et qui subit une interview sulfureuse qui commente sa vie de couple. Marco regarde cette émission, il est touché et décide d’écrire sur cette femme que l’on diffame. Il tente d’aborder Lydia. Il n’y connaît rien en taureaux, mais sait reconnaître une femme désespérée. Il la ramène chez elle. Un cri de femme déchire le silence de la nuit, la toréador a peur d’une couleuvre qu’elle a croisée dans sa maison. Marco l’en débarrasse, et il pleure à nouveau. Réminiscence ? Marco a trouvé une femme désespérée à sauver. Il court après l’objet de son fantasme : sauver une femme qui pleure, une femme blessée. L’objet dont il est séparé se loge dans cette femme. Le pacte fantasmatique est scellé. Marco est un homme qui pleure sur son amour perdu – entendez la chanson Paloma. Il en a déjà sauvé une autre. Il place chez elle sa condition d’amour, ce qui est une façon, pour lui, de limiter ledit amour. Ça, c’est pour la part homme.

Lydia voudrait parler à Marco, on sent que c’est important, mais elle n’en aura pas le temps. Elle entre dans l’arène, et se fait encorner par le taureau, sous les yeux de Marco, mais aussi de son ancien amant qui l’avait délaissée. Elle tombe, elle aussi, dans le coma. L’amour chez Marco voile cet objet perdu qu’il love chez l’Autre et qui contient le manque. C’est la formule du non-rapport, version Marco. À l’hôpital, où il rend visite à Lydia, Marco croise le corps nu d’Alicia. Trouble. Benigno fait entrer Marco et lui présente Alicia. Il la soigne, il la fait « pleurer » en lui mettant des gouttes ! Elle pleure, elle résonne un peu avec le fantasme de Marco – l’homme qui pleure –, mais lui ne le sait pas encore.

Benigno parle avec Alicia, beaucoup, tout le temps, il lui parle, il fait les questions et les réponses. Elle est dans le coma. Il discute, tout seul, de leur future vie commune. Il n’est jamais encombré de son avis. Pour lui, c’est Alicia qui réclame cette parole sans limites. Il est persuadé qu’il la tient en vie grâce à ses paroles qui jamais ne cessent. Ici, pour Benigno, pas de condition d’amour, comme dans la part homme, mais bien au contraire quelque chose d’illimité – peut-être sa part femme –, une exigence d’amour qui viendrait d’elle, dans sa logique à lui. C’est là que nous avons une occurrence de cette folie amoureuse, érotomane, qui nous intéresse pour cette rubrique.

Benigno a beaucoup pris soin de sa mère, jadis. Il entend encore sa voix qui l’appelle, mais elle est morte ! Logique de non-séparation. Il continue donc avec Alicia. Cela fait longtemps qu’il observait Alicia, depuis sa fenêtre, alors qu’elle était occupée à son cours de danse. Il était entré en contact avec elle, la suivait partout, se branchait littéralement sur elle – c’était unilatéral, et de l’ordre de la certitude. Il la retrouve à la clinique, où il est infirmier, alors qu’elle est tombée dans le coma. Il est alors persuadé qu’il est « avec » elle depuis quatre ans, depuis son entrée dans le coma. Et il ne cesse de lui parler, car le cerveau des femmes est un mystère ! Il ne peut se séparer d’elle. Il veut la rejoindre jusqu’à disparaître en elle, complètement. Ici, ce n’est pas de la logique phallique dont il s’agit. C’est de faire Un avec elle, sans reste.

Marco se détache de Lydia, car il apprend de son ancien amant qu’ils ont renoué. Il cède la place à l’autre homme, et se montre attiré par Alicia – le désir, c’est le désir de l’Autre. Benigno annonce à Marco qu’Alicia et lui vont se marier. On comprend alors qu’Alicia est enceinte ! Moment de bascule dans le film. Folie amoureuse sans limites ! Marco rétorque à Benigno qu’aucune partie du corps d’Alicia ne dit oui à cette union – position fétichiste masculine de Marco. Mais pour Benigno, c’est Alicia qui prend l’initiative.

On constate à la clinique que la patiente Alicia a été violée. Elle est enceinte. Marco, qui est à l’étranger, apprend la mort de Lydia. Il revient pour aller voir Benigno en prison. Ce qui est dur pour Benigno, c’est d’être arraché d’Alicia.

Marco vit maintenant dans l’appartement de Benigno. Il regarde par la fenêtre et surprise, il aperçoit Alicia, en vie, à son cours de danse. Comme la voyait Benigno, depuis sa fenêtre. Stupeur, Alicia a changé de coiffure, mais elle a les yeux qui pleurent. Cette condition fait mouche pour Marco. Il apprend de l’avocat de Benigno que l’enfant est mort-né, et qu’Alicia s’est bel et bien réveillée lors de l’accouchement.

Marco reçoit un appel de Benigno qui lui fait comprendre qu’il se retire de la scène, il ne peut vivre sans elle, il n’y a pas d’issue pour lui, aucune séparation hormis le passage à l’acte.

Marco décide de rencontrer Alicia. « Je vous raconterai tout, lui dit-il, c’est plus simple que vous ne le croyez ! »  Le rideau se ferme sur une nouvelle chorégraphie de Pina Bausch, de couples qui dansent, c’est toujours la danse du non-rapport, mais ils sont en lien sinthomatique, une jouissance peut s’y régler. Une folie amoureuse supportable ?