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Un commentaire du film « Sur la route de Madison » [1]

L’intrigue est le propre de l’homme, pourrait-on dire, tant elle s’inscrit dans l’universalité des lois du langage ; à ce titre elle réalise les coordonnées symboliques du « dramatisme de la vie humaine » [2]. Oui, l’intrigue se conjugue au féminin et l’intrigante ici est une amoureuse, Francesca. Ce qui se présente sur la scène du monde comme on ne peut plus banal et on ne peut plus dramatique à la fois – vivre une passion amoureuse et devoir choisir entre un mari ennuyeux et un amant magnifique – n’est que de la poudre rose jetée aux yeux mouillés des spectateurs. Nous verrons quelle vérité se joue pour elle dans ce qui semble être un choix impossible, et quelle stratégie l’habile Francesca déploie sur la scène inconsciente au service de sa modalité de jouissance.

Francesca, d’origine italienne, vit avec son mari Richard et ses enfants Mickael et Caroline dans une ferme de l’Iowa. Mariés depuis longtemps, ils ne se quitteront jamais. Le couple possède une ferme florissante, deux beaux enfants, vit un quotidien simple, laborieux. Francesca apprécie le sentiment de sécurité que lui procure son foyer, le fait d’être sure que rien ne changera jamais. Alors que sa famille est partie quatre jours à une foire dans l’Illinois, le photographe Robert Kincaid (Clint Eastwood) lui demande sa route. Elle le guidera à travers les ponts couverts du comté de Madison qu’il est chargé de photographier pour le National Geographic. Sorte de citoyen du monde, tout le temps sur les routes,  sans foyer, il assume et revendique sa liberté. Pour autant, entre la petite ménagère de l’Iowa et le bel aventurier va naître un amour passionné. Pendant 4 jours, ils vont s’abandonner l’un et l’autre à leur passion. Ils se quitteront au retour de la famille de Francesca. Ils ne se reverront jamais conformément à la promesse qu’ils se sont faite, mais ils s’aimeront secrètement toute leur vie durant.

« Nous sommes les choix que nous avons fait » revendique Francesca. Un idéal oriente sa vie : être une femme de l’Iowa parfaite, fidèle à un mari gentil et correct, mère dévouée à ses enfants, une femme d’intérieur au milieu de nulle part, quelqu’un de simple qui donne sa vie à sa famille. Quelle vie donne-t-elle ? Celle dont elle rêve au futur antérieur. Francesca a renoncé à être enseignante, pour s’occuper de son fils, et parce que Richard ne voulait pas que je travaille, dit-elle. Elle aurait aimé retourner vivre en Italie. De sa vie dans l’Iowa, elle dira : « c’est loin de ce dont je rêvais étant jeune. »  Son mari lui en rendra hommage sur son lit de mort : « je sais que tu as eu tes propres rêves. Je suis désolé de ne pas les avoir réalisés. » S’illustre ici le manque qui s’impose aux femmes dans leur rapport à la jouissance : eu égard à sa structure, Francesca est bien une femme satisfaite.

Robert observe le monde en le photographiant, sans jamais s’y impliquer, jusqu’à sa rencontre avec Francesca. Au plus fort de leur amour, Robert lui dira : « Je ne veux pas avoir besoin de toi parce que je ne peux pas t’avoir », où se dévoile à cet instant la position féminine où l’entraîne l’amour. Robert la fait exister pendant ces quatre jours comme femme au-delà de la mère et de l’épouse. Quatre jours durant lesquels pour la première fois Francesca satisfait tous ses désirs, goûte à tous les plaisirs : elle converse, s’achète une belle robe, porte des boucles d’oreille, détache ses cheveux, s’encanaille dans une boite de jazz, fait l’amour –« il fut attentif à tous mes désirs. »

Au moment de choisir entre rester ou partir, Francesca découvre qu’elle n’est pas prête à « tout donner pour être tout » [3] même si durant ces quatre jours, elle a perçu les effluves d’une jouissance qui la ferait Autre à elle-même :  « je me comportais comme une autre femme et pourtant j’étais moi plus que jamais. »  Mais – chacun se souvient de cette scène mémorable, où l’intrigue atteint son point culminant au sommet de l’émotion – elle n’abaisse pas la poignée de la portière de la voiture familiale pour s’échapper avec son amant. C’est là qu’on sort les mouchoirs.

« Je veux t’aimer comme je t’aime maintenant pour le reste de ma vie, mais si nous partons, nous perdons l’amour, et je ne peux pas faire disparaître toute une vie pour en commencer une nouvelle, tout ce que je peux faire c’est garder l’amour que nous avons, quelque part au fond de moi… »

Francesca a trouvé une solution phallique : elle garde tout – l’amour, le mari, les enfants, la jolie ferme de l’Iowa, sa réputation, et ses rêves contrariés ! Comment réussit-elle ce tour de passe-passe, et à quel prix ?

L’hystérie consiste à céder son désir, c’est-à-dire à l’échanger : « C’est une passion phallique […] C’est la passion du signifiant par excellence. C’est la passion pour tous les signes du désir, à condition de l’insatisfaire, c’est-à-­dire de réintroduire moins phi » [4]. La manœuvre de Francesca consiste à opérer un traitement de l’amour comme celui de ses rêves : en renonçant à en jouir – en ré-introduisant moins phi – elle les conserve à jamais, objets précieux signes du désir, inaltérables reliques phalliques momifiées, enfermés dans un coffre : c’est dans celui-ci que ses enfants découvrent le carnet qui raconte cette histoire, les souvenirs, les photos. La dévoration de la passion, c’est « l’autre femme » qui l’a assumée, la voisine qui a commis l’adultère, mise au ban de la bonne société  avec qui Francesca va devenir amie : « L’hystérique introduit en effet une ombre qui est son double, sous les espèces d’une autre femme, par l’intermédiaire de laquelle son désir trouve à s’insérer, mais de façon cachée, pour autant qu’il faut qu’elle ne le voie pas. » [5]

 

[1] Le film « Sur la route de Madison », sorti en 1995, a été réalisé par Clint Eastwood, avec celui-ci et Meryl Streep.

[2] Lacan J., Le triomphe de la religion, « Freud concernant la morale, fait le poids correctement », Texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2005, p. 20.

[3] Laurent, E., « Positions féminines de l’être », Revue de la Cause Freudienne n°26,

[4] Miller J.-A. « L’orientation lacanienne. Du symptôme au fantasme, et retour », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, Cours du 26 janvier 1983, inédit.

[5] Lacan J., Le séminaire, livre VI. Le désir et son interprétation, texte établi par J-A. Miller, Paris, Seuil, 2003, p. 505