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Le fameux Imperméable bleu par Léonard Cohen

Il est quatre heures du matin, fin décembre
Je t’écris maintenant juste pour savoir si tu vas mieux
Il fait froid à New York mais j’aime l’endroit où je vis
Il y a de la musique à Clinton Street durant la soirée.
J’ai entendu dire que tu as construit ta petite maison au fond du désert
Maintenant tu n’as plus de raison de vivre, j’espère que tu gardes des traces écrites.

Oui, et Jane est passée avec une boucle de tes cheveux
Elle a dit que tu la lui avais donnée
Cette nuit où tu avais prévu de disparaître
As-tu seulement disparu ?

La dernière fois que nous t’avons vu tu semblais tellement plus vieux
Ton fameux imperméable bleu était déchiré à l’épaule
Tu es allé à la gare pour voir chaque train
Tu étais rentré à la maison seul sans Lili Marlène.
Et tu as considéré ma femme comme un épisode de ta vie

Et quand elle est revenue, elle n’était plus la femme de personne

Eh bien, je te vois, il y a une rose entre tes dents,

Un voleur gitan maigre de plus
Bien, je vois que Jane est réveillée
Elle t’envoie ses amitiés.

Et que puis-je te dire, mon frère, mon assassin
Que puis-je éventuellement te dire ?
Je pense que tu me manques, je pense que je te pardonne
Je suis heureux que tu te trouves sur ma route.
Si jamais tu viens ici pour Jane ou pour moi
Ton ennemi dort, et sa femme est libre

Oui, et merci pour la gêne que tu as ôtée de ses yeux
Je pensais qu’elle était là pour de bon alors je n’avais jamais tenté.

Et Jane est passée avec une boucle de tes cheveux
Elle a dit que tu la lui avais donnée
Cette nuit où tu avais prévu de disparaître.

Par amour une femme peut franchir une limite, limite phallique, ce qui lui permet de relancer la jouissance et d’éprouver une jouissance supplémentaire. Dans ce dépassement, l’homme, l’incube idéal comme « amant châtré ou homme mort », objet sur lequel convergent en général le désir et l’amour d’une femme, occupe une place importante comme « relais pour que la femme devienne cet Autre pour elle-même, comme elle l’est pour lui » [1]. À ce moment-là, la demande d’amour adressée au manque de l’Autre, devient une demande de castration, c’est-à-dire d’être la femme aimée au-delà de ce qu’elle paraît être. Cette demande peut parfois constituer un tournant vers l’altérité radicale. Mais cette possibilité de dépassement peut se manifester aussi bien par un dédoublement de l’objet à partir du moment où se trouvent diverger désir et amour, alors incarnés par des objets différents.

La chanson de Leonard Cohen Famous blue raincoat illustre l’une des versions possibles d’être une femme entre deux hommes. La singularité de cette chanson s’illustre pleinement du fait qu’il s’agit d’une lettre écrite par l’un des deux hommes et qui est adressée à son rival, « son frère et assassin », tel qu’il le désigne.

Jane, le personnage qui est au cœur de la chanson, « n’était plus la femme de personne » au retour de sa rencontre amoureuse et, son seul partenaire, dirais-je, était « une boucle de ses cheveux », une boucle agalmatique donnée par l’amant. À ce partenariat bien singulier, on pourrait en ajouter un autre tout aussi insolite : une solitude absolue. D’après sa lettre, on peut en déduire qu’elle dormait en se plongeant ainsi, de mon point de vue, dans cette dimension d’altérité radicale, hors langage.

Qui sont ces deux hommes ? Le mari qui n’arrive pas à s’endormir et écrit à son rival résigné à perdre sa femme face à quelqu’un qui n’est pour lui qu’un voleur. Cependant, il se soucie de son bien-être, de sa petite maison dans le désert. C’est clair, qu’ils se connaissent. La lettre met l’accent sur le moment du départ de l’autre, de son éloignement, peut-être de sa fuite, et pourtant il lui pardonne et il le remercie d’avoir fait disparaître par sa seule présence la douleur dans les yeux de sa femme, ce que lui-même n’avait pas essayé de faire. Il termine sa lettre en ajoutant que si jamais il revenait, son ennemi, c’est-à-dire lui-même, serait endormi et Jane serait libre ; il fermerait les yeux.

Et qu’en est-il du deuxième personnage ? Celui qui porte un imperméable bleu déchiré, qui semble avoir vieilli, qui donne peu, qui maintenant n’a plus de raison de vivre, mais qui cependant avec une rose entre les dents incarne le rôle du séducteur.

Les deux hommes apparaissent comme des figures châtrées. D’un côté, le conteur prêt à se sacrifier et à disparaître en laissant la place au rival qui avait réussi à enlever la douleur de Jane. Une sorte de métaphore de l’amour. D’un autre côté, le voleur gitan, un solitaire et vagabond qui réussit à éveiller le désir de cette femme en effaçant ses troubles, son insatisfaction, mais qui décide aussi de renoncer à elle en s’isolant. Finalement, Jane, une femme qui, face à la position sacrificielle des hommes, ou leur lâcheté, n’est plus la femme de personne.

Parfois, le fait de se retrouver entre deux hommes marque, nous l’avons indiqué, la divergence entre l’amour et le désir, chacun pouvant être incarné par un homme. On pourrait assumer que, dans ce cas, une telle séparation existe, mais le renoncement des amants met en relief la position d’être l’unique pour ces deux hommes, à savoir être la cause de leur désir, leur sinthome. En même temps, la demande d’amour de cette femme adressée au manque de l’Autre, par la voie de ce double renoncement fait retour sur elle sous la forme d’un ravage [2] de n’être « plus la femme de personne » et cela la réduit, dirais-je, à un objet menacé dans la bouche du crocodile [3] et la fait se compléter d’une prise, d’un trophée, d’un fétiche, obtenu de son amant : une boucle de cheveux.

1 Lacan J., « Propos directifs pour un Congrès sur la sexualité féminine », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 732.
2 Lacan J., Le Séminaire, Livre XXIII, Le Sinthome, texte établi par J.- A. Miller, Paris, Seuil, 2005, p. 101.
3 Lacan J., Le Séminaire, Livre XVII, L’envers de la psychanalyse, texte établi par J.- A. Miller, Paris, Seuil, 1991, p. 129.