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Pas tout de la jouissance ne peut se dire, il y a une jouissance qui échappe à la prise du langage, aux mots pour le dire : la jouissance féminine. Inaccessible au savoir, indicible certes, elle peut néanmoins s’approcher, se cerner, se border. Mais attention si quelque chose peut s’en dire en psychanalyse, ce n’est pas par le forçage du dire. Pas de déchirure du voile de Maya ! La pudeur est ici requise car mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde [1] et à coup sûr, à la misère du sujet.

« Pourquoi ne pas poser ici que le fait que tout est analysable soit sexuel, ne comporte pas que tout ce qui est sexuel soit accessible à l’analyse ? » [2]. Le sexuel n’étant pas complètement représentable, l’articulation signifiante propice à dire la chose la rate en tournant autour, telle est la structure de l’inaccessible.

Ce que Lacan abordait en 1960 dans ses « Propos directifs pour un congrès sur la sexualité féminine », il le formulera bien plus tard comme relevant de la structure du pas-tout, de l’illimité, de l’éprouvé qui invite à une éthique du bien-dire.

Contraste. Aujourd’hui, force est de constater que la sexualité se donne plus que jamais à voir, elle s’étale sur la toile, en veux-tu ? en voilà ! La pornographie généralisée est devenue le made in germany de la montée au zénith de l’objet a. « C’est du nouveau dans la sexualité, dans son régime social, dans ses modes d’apprentissages, chez les jeunes, … qui entrent dans la carrière. Voilà les masturbateurs soulagés d’avoir à produire eux-mêmes des rêves éveillés puisqu’ils les trouvent tout faits, déjà rêvés par eux. » [3] La consommation, court-circuitant le lien à l’autre, a remplacé les rêves.

On connaissait l’exhibition du corps-phallus féminin, métonymie marchande des objets plus-de-jouir confirmant l’adage populaire que la plus belle femme au monde ne peut donner que ce qu’elle a. Mais le marché absolu dans sa globalisation, gonflé par l’avidité de la pulsion vorace ne se satisfait pas de si peu. Il en demande encore. Certains se souviennent de la chanson des années soixante-dix de Julos Beaucarne, Miss Univers, annonçant au monde du spectacle des lendemains qui déchantent : « Dévoile-nous toute ton anatomie ! Alors Miss Univers, fermetures-éclair toutes ouvertes au vent, dans sa chair de safran, livra au peuple fou ses seins et ses genoux. Mais les voilà qui crient :  » Dépiaute-toi, la fille ! Qu’as-tu d’beau sous la peau ? … À mort ! Encore une !  » ».

Nous y sommes ! Déshabille-toi, dépiaute-toi ou à l’autre extrême, couvre-toi, cache-toi… !

Se lover dans le fantasme masculin sans l’enveloppe de l’amour peut prendre pour une femme la forme d’une incarcération [4] réelle, alternative radicale pouvant parer à une forme de dénuement consistant à « n’être la femme de plus personne » [5].

Quoi qu’il en soit : « Kant avec Sade ». Envers et endroit de la même médaille, celle de l’impératif catégorique : Jouis ! Lacan l’avait dit dans son Éthique de la psychanalyse : « …pour ouvrir les vannes du désir, qu’est-ce que Sade montre à l’horizon ? Essentiellement, la douleur. La douleur d’autrui, et aussi bien la douleur propre au sujet, car ce ne sont à l’occasion qu’une seule et même chose. L’extrême du plaisir, pour autant qu’il consiste à forcer l’accès à la Chose, nous ne pouvons le supporter » [6].

L’objet a déchire la toile et force le regard à voir l’irreprésentable. La prise sauvage des corps devient viol des âmes. Pullulement cybernétique. De la toile au passage à l’acte, il n’y a parfois qu’un pas à franchir ! L’époque est au forçage contre le consentement. Entre les sexes, ça se crispe, ça grince. Au phénomène moderne de la lutte des sexes relevé par Lacan en 1948 dans son texte « L’agressivité en psychanalyse », s’est substituée une guerre entre les sexes exacerbée par leur polarisation et répercutée par les réseaux sociaux. [7]

Et la psychanalyse dans tout ça ? Elle s’adresse au parlêtre, homme ou femme : parle-moi, dis au plus juste, au plus près, avec ta langue singulière. Dis-le ici, en ce lieu, confiné, intime, privé, autre. À l’abri de la fureur du monde et du tribunal de l’Autre. Et puis : à la prochaine fois !

On y retourne poussé par l’urgence de dire ce qui ne se dit pas, de dire encore, autrement. Encore et encore, jusqu’à plus soif ! Jusqu’au bien-dire.

 

[1] On prête à Albert Camus d’avoir dit « Mal nommer les choses, c’est ajouter aux malheurs du monde ». Dans un essai de 1944, paru dans Poésie 44, (Sur une philosophie de l’expression), Albert Camus écrivait : « Mal nommer un objet, c’est ajouter au malheur de ce monde »…
[2] Lacan J., « Propos directifs pour un congrès sur la sexualité féminine », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 730.
[3] Miller J.-A., « L’inconscient et le corps parlant – Présentation du thème du Xe congrès de l’AMP à Rio en 2016 », Scilicet, p. 307.
[4] En référence au témoignage de passe de Anne Béraud, dans le cadre du Séminaire sur la passe, ACF-B, 6 juin 2019 où il était question de « décarcération », terme de Laurent Dupont, cité à cette occasion.
[5] En référence à la chanson de Léonard Cohen, voir ici dans le texte de Claudia Iddan.
6 Lacan J., Le Séminaire, livre VII, L’Éthique de la psychanalyse, texte établi par J.- A. Miller, Paris, Seuil, 1986, p. 97.
7 Caroz G., « La vérité de l’acte sexuel », La Cause du désir, Paris, Navarin, n° 101, 2019, p. 15.